Extrait de « Les Africains ne savent pas que leurs ancêtres étaient des bâtisseurs de civilisations dans l’adversité de l’esclavage ». Un article-entretien réalisé par Aminata Kassé Dioukhané avec le Professeur Ibrahima SECK du Département d’Histoire de l’Université Cheikh Anta Diop.
Le récipiendaire du Prix Nobel de la paix, élie Wiesel, issu d’une famille juive hongroise, et survivant de l’Holocauste, disait que «L’oubli n’est pas une maladie individuelle mais collective » et que « Le bourreau tue toujours deux fois, la seconde fois par l’oubli». Le travail de mémoire abattu pour commémorer la Shoa ou génocide du peuple juif est là pour lui donner raison. À travers le monde, des centaines de mémoriaux sont consacrés à ce fait historique et les Juifs ont bénéficié de réparations conséquentes même si les pertes humaines et les horribles souffrances ne peuvent être réparées.
Nous, Africains, sommes à la traîne dans l’appropriation de notre histoire marquée par plusieurs siècles d’esclavage et de traites esclavagistes. La mémoire de l’esclavage et des traites esclavagistes est encore largement occultée tant en Afrique que dans ses différentes diasporas malgré les efforts des historiens, des activistes et d’institutions comme l’UNESCO. Le concept de réparations reconnu aux Juifs nous est interdit. Mais tout doit commencer par l’appropriation de l’histoire africaine par les Africains eux-mêmes.
L’approche pédagogique c’est de mettre à la disposition des apprenants toutes les informations, y compris celles qui ne militent pas en faveur d’une vision positive du rôle des élites africaines dans la traite atlantique, et les inviter à la réflexion. Aussi, est-il plus que jamais nécessaire d’intégrer les esclavages internes à l’Afrique dans les programmes scolaires car la production historiographique a déjà largement prise en charge cette question pour en révéler les réalités profondes.
La promotion d’une mémoire sélective du passé de l’Afrique ne saurait être une approche pédagogique judicieuse car elle n’offre pas toutes les pièces nécessaires à la compréhension d’un passé douloureux qui ne cesse de s’inviter dans le quotidien des Africains et souvent de façon tragique. Au-delà des séquelles de la colonisation, il faudrait envisager de chercher dans la tourmente des traites esclavagistes les germes de la violence endémique qui frappe le continent comme une fatalité.
Les communautés africaines ont plus que jamais intérêt à intégrer dans la formation de leurs enfants tous les savoirs qui puissent éclairer les problèmes et briser le cercle vicieux de la violence, de la marginalisation et de la pauvreté. Il faudrait aussi s’intéresser davantage aux Africains déportés au-delà des mers de sable et des mers océanes pour mieux s’informer sur les diasporas et comprendre les véritables raisons de leur déportation. Les apprenants sont besoin de savoir que celle-ci n’a rien à voir avec le racisme qui n’était qu’un des instruments utilisés pour justifier un fait moralement indéfendable. Mais le mal s’est incrusté dans les esprits au point que des millions de Noirs d’Afrique et d’ailleurs sont encore relégués dans des confins identitaires qui remettent en cause l’essentiel de leurs droits d’êtres humains.
Les contes du lièvre, de l’araignée et de la tortue, ont été transportés dans l’hémisphère occidental par la traite négrière. Le cycle du lièvre/lapin est prépondérant dans le sud des États-Unis, dans les Antilles dites françaises et en Amérique latine (Conejo). Bouki est le nom wolof de l’hyène. Appelé Suruku par les peuples mande, il est aussi présent à côté de son malicieux neveu en Louisiane (Compère Bouki/Compère Lapin), en Floride (Bouki/Brer Rabbit) et à Haïti (Bouqui/Ti Malice).
Aux Bahamas aussi, B’Rabby, le rusé lapin, est associé au stupide B’Booky. Zamba et Jean Sot des Antilles françaises sont aussi des avatars de Bouki. Dans le Vieux Sud anglophone des USA, le bestiaire est dominé par Brer (Brother) Rabbit ou Buh Rab-bit, associé au renard (Brer fox) par souci d’adaptation car l’hyène est un animal inconnu dans l’hémisphère occidental. Alcée Fortier, professeur de langues romanes, est le premier folkloriste à avoir collecté systématiquement la tradition orale créolophone de Louisiane. Publiés en 1895, ses Louisiana Folktales demeurent encore aujourd’hui une œuvre de référence pour l’étude du folklore louisianais.
La première partie de son travail est consacrée aux contes animaliers au nombre de quinze, dont dix sont des contes de Bouki et Lapin en version originale créole, suivie d’une traduction en anglais. Quatorze contes, en version anglaise, sont publiés en appendice dont huit ont comme principaux protagonistes, Bouki et Lapin. Un seul conte est relatif à la tortue et aucun ne fait intervenir l’araignée. La culture créole était présente tout le long du cours du Mississippi jusqu’au Missouri.
Les contes louisianais et antillais sont aussi porteurs de la mémoire de la déportation car le thème de la sécheresse d’une sévérité extrême, avec la famine son corollaire, y revient fréquemment. Comme dans La Belle Histoire de Leuk-le-Lièvre de Léopold Sédar Senghor et Abdoulaye Sadji, on trouve des contes en Louisiane et dans les Antilles où Bouki et Lapin décident de vendre leurs mères dans un contexte de famine. Une telle calamité naturelle étant peu probable dans le contexte louisianais, elle devrait donc être considérée comme une mémoire résiduelle apportée de la Sénégambie du 18e siècle.
En effet, le contexte historique cadre parfaitement avec le chaos profond généré par la traite atlantique en Sénégambie où disettes et famines revenaient de façon cyclique au 17e siècle et au 18esiècle. Les nombreuses guerres provoquaient des crises de subsistance qui alimentaient la traite négrière. A côté des prises ordinaires, il arrivait que les populations affamées offrent des leurs pour sauver les autres de la mort. Le seul élément qui freinait l’achat massif des captifs, c’était la possibilité de les nourrir.
C’était surtout le cas dans les années 1720 pendant lesquelles quinze des dix-huit navires négriers originaires de Sénégambie étaient arrivés en Louisiane avec certainement au fond de leurs cales un nombre considérable de « maccube heege » (captifs de la faim), terme par lequel on les désignait au Fuuta Tooro. Chez les Wolof, la fin d’un conte comporte toujours la formule «falalèèb jogee tabbi gèèj» (de là le conte alla terminer sa course en mer). Ceci traduit certainement le souvenir de la déportation de beaucoup des leurs de l’autre côté de l’océan, notamment sur les rives du Mississippi.

