A trop tourner le regard vers la solidarité internationale, les Africains semblent en être arrivés à sous-estimer voire oublier l’entraide intra et interafricaine. Les exemples du Rwanda, du Sénégal, du Tchad, notamment, montrent qu’il est encore possible de construire une vraie solidarité interafricaine, levier indispensable pour la résolution des crises qui traversent le continent.
Les critiques africaines sur le déficit de solidarité du reste du monde envers l’Afrique ne pourraient être crédibles et légitimes que si l’Afrique elle-même s’entraider.
Si l’on devait juger le niveau de solidarité interafricaine à l’aune des crises que traverse le continent, on en viendrait vite à établir son caractère embryonnaire voire inexistant. De la Corne de l’Afrique au Sahel, en passant par l’est de la république démocratique du Congo (RDC), le Bassin du Lac Tchad, la Libye et la Somalie, on peut, sans aucune exagération, noter que la solidarité interafricaine n’a pas été à la hauteur des attentes. Sans doute pour différentes raisons.
La charité bien ordonnée
Derrière cette faiblesse, apparait notre paradigme de la solidarité qui nous a amenés, nous Africains, à considérer que les épreuves et les crises sur le conti- nent appellent d’abord l’aide internationale. Cette posture bien commode nous permet certes de nous soustraire de nos obligations, mais elle risque surtout de nous déresponsabiliser.
L’Afrique, pour ne prendre que cet exemple, n’a pu réunir les 400 millions d’euros indispensables à la mise en place de la force conjointe du G5 Sahel, censée combattre le terrorisme dans la bande sahélienne. Pendant ce temps, des organisations extra-africaines proposaient de mettre près du tiers de cette somme sur la table. Même scénario pour la force africaine de paix en Somalie dont les soldats sont rémunérés entièrement par l’aide extérieure. Outre l’image négative qu’elle renvoie, cette approche de la solidarité qui met l’extérieur du continent en avant, ouvre une brèche pour l’ingérence dans les affaires africaines suivant le principe bien connu du : « qui paye, commande ».
Signes d’espérance
La solidarité interafricaine n’est pas tant une affaire de moyens que de volonté. Le président sénégalais Macky Sall avait annoncé en février 2021 lors du 7 ème Sommet du G5 Sahel à N’Djamena le versement par son pays d’une contribution d’un milliard de FCFA (1,5 million d’euros) à cette organisation
qui regroupe le Burkina Faso, le Mali, la Mauritanie, le Niger et le Tchad. Le chef de l’Etat sénégalais avait également offert à cette même occasion la participation de son pays au fu- seau Ouest de la Force conjointe du G5 Sahel confié aux armées maliennes et mauritaniennes.
Ensemble, ces deux gestes de solidarité constituent une réelle valeur ajoutée dans la lutte contre la menace terroriste au Sahel. Comme Macky Sall, le président rwandais Paul Kagamé avait fait verser une contribution d’un million de dollars au Secrétariat permanent du G5 Sahel basé à Nouakchott. Dans un geste de solidarité avec la Centrafrique et le Mozambique, le président Kagamé avait en outre envoyé des troupes combattre des forces hostiles aux côtés des armées nationales de ces deux pays.
En 2013, le président tchadien
feu Idriss Deby avait également envoyé son armée combattre le terrorisme au Mali avant de faire autant deux ans plus tard en dépêchant des troupes au Cameroun, au Niger et au Nigeria pour combattre le groupe djihadiste nigérian Boko Haram.
Dans la Corne de l’Afrique, des soldats burundais, djiboutiens, éthiopiens, kenyans et ougandais se battent pour la paix et la stabilité de la Somalie dans le cadre de la Mission de l’Union africaine en Somalie (AMISOM).
Transformer l’essai
Sans être exhaustifs, ces gestes montrent que l’Afrique peut faire preuve de solidarité interafricaine, quand elle veut. Tout l’enjeu est d’arriver à ce qu’elle le fasse davantage et en permanence. Certains pays du continent disposent d’une industrie militaire qui leur permet de fabriquer des armes, du matériel militaire, des engins blindés voire d’assembler des hélicoptères. D’autres ont des capacités financières importantes tirées de la bonne santé de leurs économies. D’autres encore ont construit un art militaire reconnu mondialement. En mutualisant tout cela, l’Afrique a les moyens d’être en première ligne sur les crises et conflits du continent. D’arriver aux solutions africaines, aux problèmes africains.
Elle a toutes les cartes entre les mains pour mettre en place la Capacité africaine de réaction rapide aux crises (CARIC) annoncée en mai 2013 lors de la célébration du cinquantenaire de l’Union africaine mais restée lettre morte depuis. La démarche de solida- rité interafricaine doit aller bien au-delà des seuls Etats. Il faut aussi l’envisager à travers des pas- serelles entre les Communautés économiques sous-régionales (CER).
L’ambition commune d’en- traide et de solidarité serait de voir demain la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC) venir aux côtés de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest pour participer à la recherche d’une solution à la crise sahélienne. La CEDEAO pourrait, à son tour, se tenir aux côtés de la Communauté économique des Etats d’Afrique centrale (CEAC) pour résoudre la crise centrafricaine.
Contribution citoyenne
La solidarité interafricaine agissante et efficiente ne saurait être l’apanage des seuls Etats.
Les personnes physiques et morales doivent y prendre une part active. On verrait ainsi demain un puis- sant homme d’affaire nigérian mettre la main à la poche pour aider les victimes éthiopiennes de la crise ; un opération écono- mique ivoirien en vue mettre ses finances au service des déplacés internes nigériens du terrorisme ; un homme d’affaire kényan mobiliser de l’aide pour les civils maliens chassés de leurs terres par des groupes djihadistes.
Dans cet élan de solidarité, même la diaspora africaine ne saurait être oubliée. En effet, des cadres africains vivant hors d’Afrique peuvent apporter leur contribution aux volets développement, humanitaire et reconstruction dans la mise en œuvre des solutions aux crises et épreuves que connait leur continent.
A sa naissance, l’Union africaine avait choisi d’ériger la diaspora en sixième région du continent, cela lui confrère une grande responsabilité. L’Afrique avait été capable de grande démonstration de solidarité pendant les guerres de libération nationale et la lutte contre le régime odieux de l’Apartheid.
Des pays ont servi de base-arrières à des mouvements de libé- ration nationale contre le joug colonial alors que d’autres leur ont fourni des armes et des passeports.
En Afrique australe, les Etats de la ligne de front (limitrophes de l’Afrique du Sud) ont hébergé les forces de l’African National Congress (ANC) pendant les années de lutte contre le régime raciste de Pretoria, soutenu alors par une bonne partie des puissances non africaine
C’est cette Afrique portée par la solidarité interafricaine, cette Afrique qui compte sur elle-même avant de compter sur le reste du monde qu’il faut absolument retrouver. Surtout dans le contexte actuel de nombreuses crises aiguës.La solidarité interafricaine n’est pas une alternative, c’est la seule option si l’on veut que nos récriminations sur le déficit de solidarité internationale envers le continent soient légitimes et crédibles.
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