Le féminisme est-il africain ? Si oui, de quoi est-il le nom ;de quoi est-il fait ? Quels en sont les fils de trame ?Voilà quelques questions auxquelles je voudrais me risquer à apporter quelques éléments de réponse dans ce texte qui n’est rien d’autre qu’une modeste contribution à une réflexion de qualité que l’on doit à des femmes africaines si nombreuses qu’il n’est pas possible de les citer toutes ,même si ,parmi elles, Fatou Sow ,sociologue émérite et pionnière dans les études sur le genre, et Rama Salla Dieng, autrice du récent essai « Féminismes africains » méritent une mention particulière .
Trois constats
1) Un premier constat est qu’il n’est pas de réponse univoque à ces questions. En lieu et place d’une voie royale ,bien balisée, qui mènerait à un énoncé définitif, dénué de toute ambiguïté, l’analyste est contraint de devoir choisir entre de multiples sentiers mal éclairés et assimilables à un dédale d’interrogations par- tielles, parfois partiales ,mais jamais banales, avant de parvenir au cœur de la problématique . L’image du la- byrinthe ne peut manquer de venir à l’esprit et il en est ainsi pour deux raisons.
La première est que sur un conti- nent aussi hétérogène que l’Afrique, l’un est toujours multiple. En raison de cette hétérogénéité, le féminisme en Afrique se décline au pluriel tant du point de vue des thématiques qu’il aborde que de ses moyens et modali- tés d’expression. Il n’existe donc pas un mouvement féministe africain, continental ,homogène mais de mul- tiples déclinaisons spatio-temporelles du féminisme et des nuances qui lui confèrent plus que des textures ,des tessitures, variables du Cap au Caire, de Praia à Madagascar . La seconde raison est que
,par-delà son caractère éclaté ,qui lui fait parler plusieurs langues et arborer plusieurs
couleurs, le féminisme est protéiforme, multidimensionnel ,par ses thématiques .Ainsi, si la question du genre est le fil d’Ariane qui relie beaucoup de mouvements féministes, la lutte contre le patriarcat en demeure un élément majeur
,tout comme le combat contre la violence des pouvoirs politiques qui maintiennent les discriminations contre les femmes. Plus récemment, la recherche de formes de créativité originales pour affirmer l’humanité des femmes s’est invitée dans la lit- térature féministe en même temps que des thèmes moins consensuels comme la célébration de l’amour, de l’art ,de la solidarité, de l’amour révolutionnaire et du droit au plaisir . Rien de ce qui est humain ne serait étranger aux préoccupations des féminismes, semblent dire ces nouveaux mouvements qui n’ont plus grand chose de commun avec le combat des suffragettes d’Occident ou les batailles des premières années d’indépendances africaines pour arracher l’octroi ou l’extension aux femmes des droits politiques, sociaux, culturels, économiques recon- nus aux hommes.
2) Le deuxième constat qu’on ne peut manquer de faire est que tout ce qui touche aux femmes est immédiatement élevé au
rang de « fait social total » au sens que Marcel Mauss donnait à cette notion . Il en est ainsi en raison de la place centrale des femmes dans la reproduction biolo- gique :parce qu’elles donnent la vie, les femmes sont le symbole de la vie et la fécondité est considérée comme un don de Dieu. Mais leur place est tout aussi centrale dans la reproduc- tion sociale car c’est en se mariant, en accédant de manière ritualisée aux femmes ,que les adolescents passent du statut de cadets sociaux à celui d’hommes adultes. C’est égale- ment par le contrôle de la circulation des femmes que les « ainés »et « anciens » déterminent la vitesse ,la solidité et l’ampleur des alliances ma- trimoniales entre groupes et clans, lesquelles donnent consistance au pouvoir dans des sociétés lignagères. Quant au rôle des femmes dans l’économie, il a été si largement établi qu’il n’est plus besoin d’épiloguer là- dessus. Non seulement elles apportent une contribution à la production vivrière brute mais encore, elles jouent un rôle essentiel dans le processus de transformation / valorisation de cette production brute comme en atteste la présence des femmes sur les marchés céréaliers du Sahel.
Entre « Femmes, greniers et capitaux » ,pour reprendre le titre d’un ouvrage de C.Meillassoux qui connut en son temps une belle fortune médiatique ,les liens sont donc nombreux. Ils vont de l’image métaphorique simple à l’équivalence quasi-mathématique dans les sociétés où la dot ,qui scelle la relation matrimoniale, est déterminée par l’âge ,la fécondité potentielle, le rang de naissance, ou le sang de la femme.
3) Le troisième constat, qui découle largement du caractère structurant de la question du genre ,est que les problématiques y afférentes sont source de polarisation et de controverses. Les lignes de fracture générationnelles, géographiques et politiques qui traversent les mouvements féministes viennent en attester largement. C’est ainsi que des organisations qui se mobilisent sur des questions aujourd’hui largement acquises ,tout au moins en théorie, comme la parité, la promotion du leadership féminin ,l’autonomisation économique des femmes ,la lutte contre les violences basées sur le genre, le droit des femmes à disposer de leurs corps, y compris par l’avortement médicalisé, sont considérés , sous la plume de certaines militantes radicales ,comme conservatrices. Le même jugement est porté sur le «maternisme»,un courant qui ne milite pas pour l’égalité de genre mais pour la complémentarité entre les hommes et les femmes dans la société et se présente comme une alternative afro-centrique au féminisme occidental ;il est décrié comme « réactionnaire » par d’autres courants qui accordent une place de choix dans leur combat à la libération sexuelle des femmes, à leur droit au plaisir ,voire au « bon sexe » ,guide à l’appui.
Bien évidemment, ces divers courants ,et singulièrement ceux-là que l’on peut classer comme porteurs de ruptures ,ou à tout le moins de bifurcations, par rapport au discours dominant ,disposent de marges de manœuvre variables d’un pays à l’autre . A cet égard, les réseaux sociaux constituent un important élé- ment de différenciation, un game changer. En effet, en raison de leur grande pénétration dans les milieux des jeunes, et de la quasi-impossibilité de les censurer ex ante ,les réseaux sociaux jouent le rôle de plateformes démocratiques, ouvertes , fonction- nant comme des lieux de résistance contre les fondamentalismes de tous ordres, religieux ou laïcs, qui tendent à rogner sur les droits des femmes, tout comme ceux, au demeurant, des minorités sexuelles. Si ce militantisme en ligne ,appelé aussi « clictivisme » , irrite certaines organisations féministes adeptes de formes de luttes plus conventionnelles ,il n’en demeure pas moins qu’il s’est avéré fort efficace dans certains contextes comme au Nigeria où le mouvement #EndSars contre les violences policières y a eu largement recours.
Il reste que ,nonobstant la diver- sification des thèmes pris en charge par les mouvements féministes, en dépit de l’élargissement de la palette des interventions programmatiques de ces mouvements, en dépit même de l’agilité de ces mouvements à se saisir des nouvelles plateformes ren- dues possibles par l’explosion des réseaux sociaux, la cause des femmes , à l’instar de la « cause des peuples » pour emprunter à une certaine gauche politique son vocabulaire messianique , laisse un arrière-gout d’inachevé. Certes, l’accession ré- cente des femmes à des charges politiques ,électives ou nominatives, est un fait observable à l’œil nu, certes la parité est devenue la règle dans certaines instances et organisations africaines ,comme l’Union Africaine, certes , à cette aune ,certains pays africains occupent des places remarquables dans le hit-parade des avancées de la cause des femmes, certes, enfin, il est indéniable que c’est en premier lieu le combat des Africaines qui a rendu possibles ces avancées. Sans doute les femmes africaines ont- elles donc des raisons de s’en féliciter mais rien ne serait plus contre-productif que d’oublier que les acquis restent fragiles, que le chemin à
parcourir est encore long, et surtout semé d’embuches. Alors que faire ?
Que faire ?
Transcendant la diversité des situations géographiques, des aires civilisationnelles et des contextes spatio-temporels ,trois impératifs demeurent incontournables pour qui s’interroge sur les devenirs possibles des féminismes africains.
Le premier consiste à bien conceptualiser la problématique du genre, à l’intérieur de laquelle vient se lover en quelque sorte la question des féminismes. Une vigilance conceptuelle doit être de mise pour éviter les approximations sémantiques ,les raccourcis méthodologiques qui finissent par mettre un signe d’égalité entre genre et femmes. La « femme » ,en tant que catégorie analytique, renvoie à des considérations biologiques alors que le « genre » est une construction sociale, voire socio-politique qui renvoie aux rapports entre hommes et femmes dans une société donnée. Il ne faut donc pas se tromper de terrain .Il ne faut pas non plus embastiller les esprits dans les pénitenciers des habitudes analytiques et des approches mono-disciplinaires car il n’est rien de pire que ces dernières dans un monde où le réel est caractérisé par ce qu’Edgar Morin appelle la
« complexité », avec la rapidité et l’enchevêtrement des dynamiques qui en sont la marque de fabrique . Qu’est-ce que le féminisme aujourd’hui ?Est- on femme, naît-on femme ou le de- vient-on ? La question qui a taraudé les esprits des féministes d’Occident, à commencer par Simone de Beauvoir ,reste, comme a pu le dire Aimé Cesaire du Noir, une « formidable question ». Pour y répondre, il faut se dévêtir des certitudes qui, très vite, tournent à la doxa et deviennent inhibitrices.
Le second impératif consiste à communiquer
A l’évidence ,communiquer signi- fie rappeler qu’à l’échelle planétaire plus d’un homme sur deux est une femme, que les femmes constituent la moitié du Ciel selon l’expression poétique de Han Suyin ;mais cela signifie aussi ,en allant par-delà les statistiques démographiques, mon- trer et démontrer que le patriarcat en tant que principe d’organisation de la société ne fonctionne que sur la base d’asymétries dont les premières victimes sont les femmes .
Les mouvements féministes ne sauraient donc se contenter de mesures superficielles, cosmétiques et, osons le dire, souvent démagogiques consistant à distinguer quelques héroïnes et pionnières – Aline Sitoe Diatta et Ndatte Yalla au Sénégal, Anne Zinga en Angola- pour mieux reléguer dans l’ombre toutes les autres « silenciées » de l’Histoire . Ces « silenciées » doivent être littéralement exhumées, sorties de la nuit des temps et du silence de l’oubli. A cet égard, une historiographie féministe relève de l’urgence .
Il ne s’agirait pas ,toutefois, de simplement relater les combats et résistances des milliers d’héroïnes rendues visibles, mais d’en tirer des éléments qui permettent de lire et de comprendre les enjeux des batailles actuelles pour restaurer la conscience historique .Il s’agit, pour résumer les finalités d’une telle historiographie à écrire, de montrer que les féminismes africains ont bien une histoire et que celle-ci n’est ni une pâle copie, ni un ersatz de celle, par ailleurs remarquable et tout à fait digne d’intérêt ,des féminismes occidentaux.
Dans ce combat mémoriel ,il importe de connecter le mouvement féministe africain avec celui porté par les femmes africaines hors du continent, à savoir les communautés diasporiques d’ascendance africaine, anciennes ou modernes. C’est à ce prix que l’afroféminisme deviendra réalité. L’éloignement du continent ne devrait en aucun cas couper le lien ombilical avec le continent ,ni dénier aux communautés transplantées de gré ou de force hors d’Afrique ,leur droit à revendiquer
l’appartenance au continent d’où tout est parti, où l’homme pour la première fois a marché debout .
Le troisième impératif est d’ordre opérationnel
Sur quels leviers appuyer pour changer le monde et mettre fin aux asymétries que génère le patriarcat ? Le terrain politique vient à l’esprit, tant les questions de genre apparaissent, en dernière analyse, comme des problèmes de pouvoir et donc des problèmes politiques, Ce terrain ne saurait donc être délaissé,
bien qu’il y en ait eu d’autres qui méritent attention, notamment les champs culturels ou économiques mentionnés plus haut. Mais même en s’en tenant au strict champ politique, des démarches autres que celles qui ont cours actuellement ,en d’autres termes des ruptures ,s’imposent. En effet, il ne devrait plus être besoin pour une femme de se comporter en homme politique ,avec tout ce que cela connote de capacités à prendre des libertés avec la vérité ou les principes, pour devenir une leader politique. La virilisation du discours – autre nom pour la langue de bois- et des pratiques politiques ne devraient plus être pour les femmes, la condition première, le point de passage obligé pour exister dans le champ politique . Sauf à vouloir démontrer que la bêtise n’est pas un monopole masculin ,ni la brutalité un trait de caractère propre aux seuls mâles. Or, sur ce plan, Madame Golda Meir, PM en Israël dans les années 70 , Ms Bandaranaike, PM au Sri-Lanka des années 80, Margaret Thatcher ,PM au Royaume Uni des années 2000, ont largement démontré par le carac- tère autoritaire de leurs régimes qu’il n’en était rien. Mais ces « dames de fer » peuvent-elle être considérées comme des héroïnes par les militantes de l’égalité ,de la liberté et de la fraternité entre hommes et femmes ? Assurément non !Le propos de Françoise Giroud selon lequel « l’égalité hommes-femmes sera établie le jour où une femme médiocre sera nommée à un poste de responsabilité » ne saurait être lu au premier degré. Il devrait rester ce qu’il était dans l’esprit de son autrice :une boutade simplement ;et assurément pas un programme.
S’engager sur le terrain politique ne fait sens, dans une perspective fé- ministe, que si la préoccupation pour l’avenir, compris comme ce qui est en gestation, ce qui est à venir , est érigé au rang d’éthique . Le champ politique devrait cesser d’être cet espace clos dominé par la logique du jeu à somme nulle, où la morale n’a pas de place, où l’on foule aux pieds les intérêts des prochaines générations au seul bénéfice des prochaines élections, où l’ horizon temporel est donc singulièrement court. Pour rompre avec cette logique, de nouveaux marqueurs sont à imaginer pour qui se soucie de redorer le blason du politique et de redonner à l’action politique le lustre qui fut le sien lorsque ,fidèle à son étymologie latine ,être ministre si- gnifiait servir la république et non se servir de la république. Loin d’être le spectacle qu’elle est aujourd’hui dans un monde régi par la loi de la valeur marchande des biens et services , la politique devrait devenir le moyen, pour les citoyens, de faire en sorte que les différences de tous ordres ne virent jamais aux différends irréductibles mais soient plutôt sources d’enrichissement car traduisant des regards différenciés sur une réalité qui n’est belle que lorsqu’elle est rebelle et échappe en quelque sorte aux assignations identitaires et de genre dont sont si friands les sociétés conservatrices et les hommes politiques qui les animent.
L’enjeu est de taille, et la tâche ardue mais pas hors de portée pour celles et ceux qui ,épris du plaisir d’aimer sans réserve leur continent et d’en jouir sans entrave, sont prêts à offrir à leur amour le lit somptueux de cette révolution dont sont grosses nombre de nos sociétés.
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