Perçue comme un secteur support de l’activité économique, l’énergie en est en réalité le cœur. Le lien de causalité existant entre production de richesses, une grandeur tant bien que mal mesurée par le Produit Intérieur Brut (PIB), et quantité d’énergie utilisée est désormais établi. Autrement dit, plus un pays consomme de l’énergie, plus il est le théâtre d’une activité économique importante. Ceci s’explique par l’irruption et l’usage croissant de la technique, et donc des machines, dans l’économie.
Ainsi, depuis 150 ans, trains, hauts-fourneaux, bateaux, voitures, manufactures et centrales électriques n’ont fait que consommer des quantités croissantes de ressources énergétiques fossiles pour permettre à l’humanité de réaliser son rêve de croissance infinie dans un monde fini. Encore aujourd’hui, 85% de l’énergie utilisée dans le monde provient du charbon, du pétrole et du gaz naturel. Cette explosion de l’économie par la consommation d’énergie s’est accompagnée de profondes transformations sociales. D’abord en Occident, théâtre de cette entrée dans l’âge du feu industriel, avec l’émergence lors de la seconde moitié du 19e siècle d’une classe ouvrière, de syndicats et de penseurs de ces nouveaux rapports de classe tels que Karl Marx ou Thorstein Veblen.
Entrée de force dans cette modernité industrielle, l’Afrique noire vit également ses équilibres territoriaux et son tissu social se transformer. Ses villes côtières comme, Saint-Louis, qui n’étaient que de modestes comptoirs commerciaux commencèrent à s’étaler et concentrer une activité économique significative permise par cette nouvelle accélération de la mondialisation tirée par l’énergie et la machine à vapeur. Une administration locale, consommatrice de biens et services modernes, commença à émerger dans ces mêmes villes ou dans des îles comme Gorée, dont l’exiguïté finit par donner naissance, par installations de quelques familles goréennes sur le continent, au Dakar moderne.
Dakar, capitale énergétique et économique du Sénégal
Habité par des Mandingues dès le15e siècle, le proto-Dakar connaîtra ainsi sa première phase d’expansion au cours de la fin du 19e siècle dans le sillage d’un commerce colonial d’abord permis par les bateaux à vapeur alimentés au charbon. Après Gorée et Rufisque, elle est érigée en commune en 1887 et occupe une place de plus en plus importante dans l’activité économique du pays au cours de la décennie 1890. Désignée capitale de l’AOF en 1902, au détriment de Saint-Louis, Dakar se modernise, bénéficiant d’infrastructures majeures : port, gare, chemins de fer.
C’est ainsi qu’en 1930, la ville alors dirigée par le maire Blaise Diagne comptait environ 100000 habitants. Entre temps, le charbon avait perdu sa place de carburant numéro un au profit des dérivés du pétrole et l’espace urbain se contracta un peu plus sous l’impulsion des premières voitures motorisées. Au cours de ces années1930, les premières prospections pétrolières furent menées au Sénégal mais ce n’est que dans les années 1950, que la COPETAO, branche en Afrique occidentale de l’ancêtre de la major énergétique TOTAL, entreprit des forages d’exploration à Diamniadio, ou encore en Casamance.
Afin de satisfaire un appétit énergétique qui grandissait en même temps que sa population, Dakar se dota en 1963, grâce à un choix stratégique fort du président Senghor et avec l’aide des majors pétroliers, d’une raffinerie, celle de Société Africaine de Raffinage (SAR) à Mbao. Pour un pays dont l’exploration pétrolière n’avait pas donné de résultats probants, et donc qui ne produisait pas de pétrole, un tel choix était risqué. Mais avec l’exploitation prochaine des premiers barils du gisement pétrolier de Sangomar, découvert en 2014 au large de nos côtes, la SAR pourra enfin traiter un pétrole brut produit sur notre territoire.
En attendant ces jours heureux, Dakar, la ville macrocéphale, a plus que jamais besoin d’énergie. Sa population a été multiplié par 9 depuis 1970,ses routes sont le théâtre d’embouteillages monstres aux heures de pointe et son habitat, consommateur croissant d’électroménager, de climatisation et d’éclairage public, continue de conquérir chaque mètre carré de sol disponible. Entraînant dans son sillage le Sénégal tout entier, car constituant son pouls économique, Dakar a également servi de laboratoire aux différentes (r)évolutions énergétiques du pays : la généralisation de l’électricité urbaine, et celle, plus lente, de l’utilisation du gaz butane, ont été initiées à Dakar.
Cela a entraîné, dans une forme de boucle autoalimentée, le creusement des inégalités entre Dakar et sa banlieue, et encore plus entre Dakar et le reste du Sénégal. Le taux d’électrification dans la région de Dakar, entièrement urbanisée, frôle ainsi les 100% alors que dans les zones rurales des régions de Matam et Kolda, il atteint respectivement 33% et 13,8% selon les chiffres de la Commission de régulation du Secteur de l’Électricité(CRSE).
Mieux répartir l’énergie pour transformer la société sénégalaise
Derrière ces chiffres, une aride réalité : des terroirs entiers sont à la remorque du train de la vie économique nationale. L’agriculture non mécanisée de survivance, le commerce de produits importés/transformés depuis Dakar et les marchés hebdomadaires communément appelés « Luuma » y sont les activités économiques usuelles. Tout au plus, ces terroirs qui ont pour nom Barkedji, Koumkande, Nafadji, Tougou, Taïf Diop, Tionk EssilouTalène, sont des sources de matières premières brutes, destinées à être transformées dans les usines de la capitale ou à être exportées, comme le sont, par exemple, les arachides de la région naturelle de la Casamance, vers la Chine.
Ainsi, le manque d’énergie se traduit par une fracture territoriale qui reproduit, au sein de notre pays devenu indépendant, la logique coloniale de la métropole transformatrice et des périphéries productrices. Éloignées de Dakar, malgré les efforts constants de désenclavement notés depuis 2000, les zones les moins dotées en énergie sont les plus pauvres du Sénégal car incapables de créer de la valeur ajoutée aux produits locaux dont elles disposent parfois en quantité et en qualité. Ce fait est connu de tous, et nécessite l’accès à de l’énergie mécanique pour transformer les matières premières et de l’énergie électrique pour les conserver lorsqu’elles sont périssables ou accélérer le processus de transformation.
Le déficit d’accès à l’énergie ne crée pas seulement une fracture économique entre Dakar et un hinterland dont les capitales régionales n’ont souvent que le métier de conducteur de Moto « Jakarta » à offrir aux jeunes. Il crée surtout une société à deux vitesses et catalyse le creusement des inégalités entre citoyens. L’analyse combinée de la demande résidentielle d’électricité et des sources d’énergie de cuisson au niveau national en est une illustration. La demande résidentielle d’électricité est constituée, entre autres par l’éclairage, le froid et les autres usages en électricité.
Selon la CRSE, cette demande s’élevait, dans la région de Dakar, à 855 Gigawatt heures en 2019 contre 63 Gigawatt heures pour la région naturelle de la Casamance, regroupant les régions de Ziguinchor, Sédhiou et Kolda. En ramenant cette consommation par tête, un dakarois consomme, en moyenne, chez lui 223 Kilowatt heures d’électricité. Plus au Sud, un habitant de la région naturelle de la Casamance, consomme 30Kilowatt heures d’électricité résidentielle, soit 7 fois moins que son parent de Dakar.
Ainsi, la jeune dakaroise de Sacré-Cœur qui rentre chez elle peut avoir accès à internet, celle des Parcelles-Assainies a au moins accès à la lumière chez lui tandis que l’écolière de Kalap ou des autres villages environnants est probablement obligée de partager avec sa famille quelques heures d’éclairage nocturne obtenues grâce à un petit dispositif solaire photovoltaïque. Ce qui peut compliquer ses révisions et finit par la suivre jusqu’au baccalauréat, examen national où les taux de réussite des zones rurales sont inversement proportionnels à leur distance à Dakar.
Le décrochage scolaire des jeunes femmes à partir de la fin du collège, voyant leur proportion dans les classes passer progressivement de 50 % en troisième pour finir par n’atteindre que 20% au Doctorat, s’explique de diverses manières. Dans la populeuse banlieue de Dakar, où le charbon de bois reste très usité malgré les progrès de la butanisation, les jeunes adolescentes décrochent de l’école pour gagner leur vie comme serveuses, petites commerçantes ou domestiques pour contribuer au budget familial ou, parfois, en raison des grossesses précoces contractées en raison de la promiscuité et au manque d’informations sur la contraception.
Dans le monde rural e revanche, le déficit d’énergie est à nouveau sur le banc des accusés. En effet, le prix des bonbonnes de butane pour la cuisson et le manque d’énergie électrique pour les machines de production ou de transformation des céréales, y fait défaut. Le rapport 2018 sur la situation économique et sociale du Sénégal produit par l’ANSD, indique que 51,8% des Sénégalais, pour l’essentiel dans le monde rural, utilisent de la paille, des branchages ou des herbes pour cuire leurs aliments.
Aussi, une fois qu’elles atteignent une force physique leur permettant d’aller chercher du bois de chauffe ou de la paille, ou de piler le mil ou le sorgho consommés dans bien des endroits du pays, ces jeunes filles deviennent de plus en plus indispensables dans la bonne marche du ménage rural. L’énergie mécanique déployée par leurs bras devient plus utile pour chercher du combustible, cuire des repas et aider leurs mères et leurs éventuelles coépouses dans les travaux agricoles.
Ainsi, l’énergie n’est pas seulement un facteur de production économique en particulier pour Dakar l’hyperactive, avec ses services et ce qu’il y subsiste d’industries. L’énergie est également le moteur du changement social ou, au contraire, du renforcement de l’inertie sociale. Son abondance garantit à tous, et aux femmes en particulier, une plus grande liberté dans la poursuite de leurs études, favorise l’allègement des tâches ménagères et améliore leur condition économique, via la transformation et valorisation des graines, tubercules et céréales produites dans nos terroirs.
En revanche, le manque d’énergie et sa répartition inégale assignent encore des centaines de milliers de jeunes écoliers et écolières à des tâches rébarbatives, les empêchant ainsi de libérer un potentiel latent dont notre pays, porteur d’ambitions de transformation structurelle sur les plans économique et démocratique, a pourtant grandement besoin.

