Il est facile de féliciter un vainqueur. Bien souvent, durant le concert de louanges qui l’accompagnent lorsqu’il est couronné, aucun air ne se détâche réellement. On peut même douter de leur utilité pour un footballeur, car il y a tout un tas de faits, de statistiques, d’exploits et de trophées qui justifient la distinction dont il est le lauréat et rendent, de ce fait, les félicitations subsidiaires.
Il est donc facile de féliciter Sadio Mané qui a remporté son deuxième Ballon d’or africain ce 21 juillet 2022 à Rabat au Maroc, réussissant l’exploit de les remporter à la suite, après un premier en 2019, bizarrerie temporelle due à une pandémie qui aura tout ralenti sauf la continuelle ascension de l’attaquant sénégalais vers les sommets du football mondial.
Il est facile de voir en cet homme tout ce que le Sénégal peut produire de bon malgré l’adversité du quotidien, la précarité endémique, le peu de moyens dont disposent des milliers de jeunes rêvant un jour de devenir footballeurs professionnels. Tout est difficile pour eux, pour ces milliers de Sadio anonymes, sans le sou, de la ville et des campagnes, joggeurs invétérés aux aurores, mercenaires des Navétanes, tout entiers dédiés au football et aux promesses d’une vie meilleure qu’ils se figurent tard le soir, dans la solitude, après une rude journée d’entrainement. Mané a surmonté tout cela. Il est devenu professionnel, a enfilé le costume de fuoriclasse et demeure une étoile pour tous ces jeunes qui cherchent leur voie. Un point fixe dans la nuit où défilent leurs espoirs car Sadio est un être solaire. Il nous a fallu du temps, et il lui en a sans doute aussi fallu, pour voir éclore l’homme jovial derrière le footballeur génial. Au jeune Sadio toujours remuant sur un terrain mais naguère timide apparu il y a maintenant 10 ans sous la tunique de l’équipe nationale, a succédé un Mané ainsi appelé par les british dont il a ébloui la Ligue pendant sept ans devenu leader de groupe. Un Mané épanoui à l’idée de porter sur lui tous les espoirs footballistiques d’un peuple qui malgré l’éclosion de belles génerations n’avait jamais réussi à remporter le graal ultime : la Coupe d’Afrique des Nations. Comme si le sort du Sénégal sur les prés d’Afrique dépendait de la transformation de son fils effacé en héros ultime. Son pays l’attendait, il a mis du temps à devenir celui qu’il devait être mais a finalement plus qu’été qu’au rendez-vous.
Pendant des années, Sadio a poursuivi son rêve, armé de sa détermination comme d’autres porteraient sur eux un gourdin, frappant de toutes ses forces à la porte de ce destin qui a failli lui échapper. Il a réussi à s’emparer de chaque moment, et même à en créer de décisifs comme lorsqu’il a quitté clandestinement sa Casamance natale alors jeune adolescent ou qu’il est descendu du bus du FC Metz relégué en national en pleine préparation pour rejoindre le Red Bull Salzburg, premier pas d’une longue marche vers le top niveau mondial. Premier pas de l’évolution l’ayant mené à devenir ce Mané au- jourd’hui au sommet de son art.
Qu’il est encore plus facile de parler de ses exceptionnelles qualités de footballeur, déjà brutes et présentes dès ses jeunes années mais désormais affutées et affinées au point d’en faire le meilleur joueur de l’histoire du Sénégal, l’un des plus meilleurs joueurs de l’histoire du légendaire club de Liverpool et enfin, l’un des meilleurs joueurs du football africain de tous les temps aux côtés de Salif Keita, Laurent Pokou, Roger Milla, Lakhdar Belloumi, Abédi Pelé, Nouredine Naybet, Patrick Mboma, Ahmed Hassan, Samuel Etoo, El Hadji Diouf, Didier Drogba ou encore l’immense Yaya Touré.
Mané est un homme accompli, un footballeur total, un ambassadeur qui fait rayonner le football sénégalais et africain, exprimant tout ce qu’il sait et peut être : à la fois puissant et félin, explosif et intelligent, technique et généreux. Qu’il est dommage et salutaire que nous ne puissions pas cloner cet homme. Dommage car Mané est tout ce que nous aimerions être, partout et en tout temps : excellent dans son travail, humble avec les autres, ancré dans sa culture, engagé dans sa communauté. Salutaire car le cloner serait le banaliser, le faire entrer dans l’utilitarisme alors qu’il représente de la fierté, du rêve, des espoirs et une histoire qui en font un personnage unique. Plus qu’un footballeur, Mané est aujourd’hui, pour beaucoup, une émotion, des larmes de peine, les siennes d’abord qui ont fendu le coeur à ses compatriotes, puis de joie lorsqu’il nous délivra face à l’Egypte de l’infranchissable Gabaski.
J’aimerais un jour écrire la bio- graphie de cet homme, de ce lion rouge qui fait rugir de plaisir les supporters de tous les terrains qu’il a foulés, qu’ils furent poussiéreux ou boueux, devant un parterre de badauds ou lors d’une finale de Ligue de Champions dans un des plus beaux stades du monde. Mané est né ici, mais il ne nous appar- tient déjà plus, il est désormais entré dans une autre catégorie. Il nous reste cependant Sadio, celui qui dédie son second ballon d’or à la jeunesse de son pays, à ceux qui l’encadrent, à son village natal, qui communie avec son illustre ainé, l’autre icône de notre football, El Hadji Diouf. Ce Sadio là est à nous. Il est facile de parler de lui mais une chose est sûre : nous le garderons jalousement près de nos coeurs. Ce ne sera jamais autant que ce qu’il nous donne, ces émotions et cette fierté qu’il nous procure, mais c’est notre manière de lui dire que nous l’aimons.

