L’exposition « Afrique, mille vies d’objets » qui s’ouvre à Lyon, veut restituer le contexte historique et créatif d’objets de la collection d’Ewa et Yves Develon.
L’exposition « Afrique, mille vies d’objets », au musée des Confluences à Lyon, est d’abord l’histoire d’une belle rencontre. Celle d’un couple, Ewa et Yves Develon qui ont, pendant 50 ans, constitué une collection de quelque 300 objets d’art africain et de la directrice du musée des Confluences, Hélène Lafont-Couturier. Les collectionneurs cherchaient un lieu et une équipe qui pourrait faire vivre leur collection après leur disparition. Cette rencontre s’est nourrie de rendez-vous réguliers. Après une première donation de 40 objets et une exposition en 2019 « Désir d’art », ils ont décidé de léguer l’ensemble de leur collection, qui entrera dans le fonds du musée à leur décès.
« Cette première exposition marquait un premier jalon dans la valorisation et l’étude de cette collection. Aujourd’hui, on vous présente une exposition qui vous invite à porter un autre regard sur l’art africain, à travers une sélection de 230 objets qui sont vus habituellement dans leur simple dimension esthétique. Nous voudrions montrer que ces objets signifient bien d’autres choses. Le parti pris a été de suivre la trace de ces objets de leur conception jusqu’à leurs divers usages. Il a fallu explorer leurs identités plurielles dans leur infinie variété », commente Hélène Lafont-Couturier. « En dévoilant leur histoire et leur signification, c’est une invitation à découvrir autrement l’art africain », ajoute-t-elle.
La plupart des pièces exposées sont issues du Nigeria et du Cameroun, d’autres proviennent, entre autres, de Côte d’Ivoire, du Ghana, du Bénin et du Togo.
Si l’exposition a été conçue pour un public peu connaisseur de l’art africain, avec de nombreuses vidéos explicatives pour comprendre ces cultures, l’expert pourra lui aussi se laisser charmer par la diversité des pièces et des styles, et leur originalité. Au cours du parcours, le visiteur découvrira les origines de ces objets et leurs usages. Statuettes, masques, bracelets, autels…, ils sont avant tout des objets qui répondent à une commande et revêtent une signification sociale ou religieuse. Les rois, chefs de village, responsables de société initiatique, où même des foyers, tous s’adressent aux artisans pour réaliser les pièces qui correspondent à leurs besoins.
Remonter aux sources de la création africaine
L’exposition, en donnant un contexte à ce que l’on considère aujourd’hui comme des œuvres d’art, remonte aux sources de la création sur le continent africain. Elle permet de découvrir les gestes des sculpteurs, leurs techniques comme celle d’une paire de bracelets figurant des éléphants, en alliage de métaux, réalisés « à la cire perdue ». Le sculpteur fabrique d’abord un modèle en cire qu’il recouvre d’argile. À la cuisson, la cire fond, laissant un moule en terre dans lequel le métal liquide sera versé. L’objet sera unique, le modèle étant brisé pour libérer la sculpture.
La diversité des matériaux employés est aussi mise en exergue. Bien sûr, il y a le bois, considéré comme une matière vivante, il est utilisé pour fabriquer des masques et des statues, l’ivoire apprécié pour sa résistance, sa blancheur et sa rareté, le métal, mais aussi des matériaux plus simples comme le raphia ou la terre cuite, dont le travail très long et précis peut transformer un objet usuel en objet de prestige comme un pagne dida aux motifs léopard, de Côte d’Ivoire.
Un travail de recherche iconographique a permis de retrouver des photographies de sculpteurs, comme Lenke, photographié en 1965 avec un masque sukuru ou vieille femme. Mais aussi de mettre en parallèle les pièces présentées dans leur contexte, comme un masque ogbodo enyi du Nigeria, « esprit éléphant », avec une photographie de cérémonie où le danseur porte le masque, mais aussi un costume d’une dizaine de kilos. L’esprit éléphant se manifeste lors des funérailles ou à l’occasion de festivals en l’honneur des ancêtres et des divinités.
De l’inspiration à la fonction
Pour façonner ces pièces, les sculpteurs s’inspirent des animaux, ou plutôt du caractère qu’ils représentent, la force pour l’éléphant, le courage et la combativité pour le bélier. Les formes humaines et animales sont fréquemment associées, évoquant le surnaturel, la complexité du monde. En créant des êtres hybrides, comme ce masque mangam, une antilope au museau allongé, au nez humain et aux cornes étrangement alignées sur le museau, le sculpteur laisse libre cours à son imagination.
Loin du réalisme, la sculpture africaine est empreinte de symboles et de codes. Ainsi la représentation humaine ne se fait pas sur la base d’une reproduction fidèle. Les parties du corps qui revêtent une importance, sociale ou religieuse, sont accentuées, la tête, les yeux, le nombril ou les organes sexuels.
Dans la région des Grassland au Cameroun, les sculpteurs s’isolaient complètement dans la forêt, le temps de produire une pièce de grande dimension. Cette réclusion devait favoriser la communion avec les ancêtres et insufflait à la sculpture toutes les charges cosmiques nécessaires à sa fonction.
Une fois l’objet achevé, il est remis à son commanditaire. Le visiteur découvre alors les usages de ces objets, cultes individuels et familiaux, cultes communautaires, initiation. Une parure peut aussi à la mort de son propriétaire se transformer en objet d’autel. Ainsi au fil de leur parcours, l’usage originel de ces objets est bien souvent oublié.
Le plus impressionnant reste les mascarades. Des vidéos projetées sur grands écrans permettent aux visiteurs de découvrir des cérémonies, dont une mascarade ekeleke filmée dans les années 1930, au Nigeria, avec des danseurs perchés sur de petites échasses. Si les masques sont saisissants par leur beauté ou inspirent la crainte par leur aspect parfois peu engageant, ils ne sont qu’une partie d’un tout, une tenue qui camoufle le corps du porteur mais aussi d’une gestuelle et d’une danse exécutée pour une mascarade que l’on appelle aussi la sortie des masques. Ces cérémonies ont de multiples fonctions, honorer des ancêtres, entretenir la cohésion sociale et attirer la bienveillance des entités invisibles.
Des objets de collection
L’histoire de ces objets se poursuit aussi hors de leur communauté. Achetés en Afrique, par des marchands et des amateurs d’art, ils changent de statut, traversent ainsi les époques et les géographies, à travers un périple, représenté dans l’exposition par les caisses de transport. Ils sont choisis pour leur qualité esthétique ou leur portée ethnographique. Devenus objets d’art, de collection, ils s’échangent sur le marché de l’art international, trouvent leur place dans des musées. 
Ewa et Yves Develon se définissent avant tout comme des amateurs d’art. À partir des années 1972, Yves Develon découvre au Cameroun les objets d’art des chefferies bamiléké et les sculptures de l’est du Nigeria. Sa vision esthétique en est transformée. Par la suite, le couple partira à la recherche d’objets puissants, aux apparences parfois incomplètes ou atypiques, qui ne correspondaient pas aux canons du marché de l’art. Leur passion pour l’art africain les conduit à ouvrir une première galerie à Ramatuelle, dans le Var, ouverte pendant la saison estivale. Une deuxième suit quelques années plus tard à Paris. Si ces lieux ont fermé en 1998, leur passion est restée intacte. C’est avec une immense joie qu’Yves Develon a reçu des mains d’Hélène Lafont-Couturier le catalogue de la collection, un beau livre de plus de 300 pages, intitulé La Collection africaine : Ewa et Yves Develon, publié en 2021.
« La collection n’est pas une accumulation d’objets, c’est un chemin. […] Leur esprit [en parlant des sculptures] souffle encore à qui veut se donner la peine de regarder, d’étudier et de se laisser porter vers un ailleurs d’émotions et d’approfondissement de soi », répondait Yves Develon dans un entretien publié dans le catalogue de la collection.

