Les deux crises majeures de ce premier quart du 21e siècle ont clairement démontré la place assignée à l’Afrique par le reste du monde : celle de soutier. C’est fâcheux. D’abord les vaccins contre le Covid-19 qui ne pouvaient pas nous être distribués en même temps qu’aux autres car nous ne sommes pas prioritaires. Ensuite, les étudiants africains empêchés de sortir de l’Ukraine en guerre alors qu’ils tentaient désespérément de se mettre à l’abri, en même temps que d’autres personnes, car ils ne sont pas priori- taires. Pourtant leur désespoir était le même.
Les autres produisent des vaccins, nous en consommons. Leurs enfants restent sur le conti- nent européen et américain pour poursuivre leurs études, tandis que les nôtres s’y rendent pour étu- dier. Ils sont prioritaires. C’est (presque) normal. Personne ne nous sauvera en priorité en cas d’ur- gence planétaire. C’est (aussi presque) normal.
L’on entend régulièrement et sur l’air de « quel dommage ! », que le continent africain a un « potentiel énorme » qui serait, hélas, insuffisamment exploité. Or, un potentiel inexploité est inutile. Ar- rêtons d’être réduit à une potentialité, c’est-à-dire d’exister en puissance, d’avoir une capacité inhé- rente à devenir, d’être en suspens. Cette notion de plus en plus dérangeante de continent à potentiel renvoie, encore une fois, à celle de continent de l’inaboutissement… Nous ne sommes rien, soyons réels. Sur les traces d’un aîné, disons encore: nous sommes trop nécessiteux, il est temps que nous soyons nécessaires !
Soutier et potentiel équivalent à sombrer dans les geôles de « en attendant »…
Comment l’Afrique peut-elle se sortir de ce statut peu agréable de soutier et de potentiel dans laquelle elle est engluée depuis des siècles ? En récupérant l’initiative intellectuelle du discours sur le continent. En nous armant d’une nouvelle éthique
de l’action et de la détermination. Nous cesserions alors d’être ce « gisement de potentiels » inexploité, ce « réservoir d’énergies » tant chanté. En étant notre propre priorité, nous créerons des outils de lecture des réalités africaines et élaborerons de nouvelles visions du monde avec l’Afrique au centre des priorités. En n’ayant pas peur de travailler sur nos contradictions internes, nos retards, nos faiblesses, nos peurs et nos bégaiements … Nous ne sommes que trop « potentiels ». Soyons réels. Enfin…
Dans l’époque tourmentée que nous vivons, les intellectuels africains peuvent et doivent y aider. Leur travail, qui consiste à (prendre le temps de) lire, (prendre le temps de ) regarder, (prendre le temps de ) questionner est apte à produire des sa- voirs adaptés à nos réalités. C’est leur rôle et leur responsabilité dans ce moment de transformation sociale interne et de redéfinition de la place de l’Afrique dans le monde.
Mais je constate que nombre d’intellectuels africains, pris entre des réflexes d’auto censure et de capitulation, sont bridés par les forces sociales qui les entourent et se laissent décourager par l’anti-intellectualisme ambiant. Tandis que d’autres restent dans des phraséologies sans prise sur le réel. Alors que leur responsabilité est se tenir éloignés de la peur de penser en affrontant les fausses réponses construites par l’obscurantisme, la désinformation, le complotisme ou les « vérités dites alternatives » aux problématiques les plus tenaces de leurs sociétés.
Les intellectuels africains doivent assumer leur place d’élite
Etre intellectuel, c’est être attentif aux bruits de fond de la société, à ses mouvements et mutations et avoir le pouvoir de dire, d’indiquer, ne fut-ce qu’une direction imprécise. C’est aussi déjouer de multiples impostures intellectuelles en apportant la contradiction de manière argumentée.
L’impérialisme européen est une illustration de la relation entre le savoir et le pouvoir car c’est l’accumulation méthodique de savoirs sur les langues, la culture, la géographie ou l’économie des pays envahis qui a permis la domination, l’oppression, l’exploitation durable de l’Europe sur le reste du monde.
Les intellectuels africains doivent assumer leur place d’élite et prendre leur responsabilité avec l’esprit de conquête chevillée au corps. N’est-ce pas une faiblesse que d’abandonner le terrain à ceux dont l’objectif est de décourager la pluralité des discours dans notre espace public ? Un peu partout, ceux-là déroulent leur agenda et gagnent progressivement plusieurs parties du combat qu’ils mènent pour le rétrécissement de l’espace public.
Se contenter de déplorer cela ne suffit plus. C’est pour cette raison que les élites intellectuelles africaines doivent assumer ce qu’elles sont: décomplexées dans leur rapport à l’Afrique et avec le reste du monde, qui n’hésitent pas à se mettre en position de combat quand il faut. L’heure est à la prise de risque intellectuelle et comme l’indique cet avertissement (faussement) prêté à Churchill et lancé aux alliés avant la deuxième guerre mondiale : « en voulant éviter la guerre au prix de la lâcheté, ils auront et la guerre et la lâcheté ».
Dire, montrer, converser
Notre souhait est que la Revue De Dakar contribue à faire se multiplier les espaces de conversation afin que l’Afrique soit dans la réalité de ses combats, pour une présence active dans le monde.
Comment, en tant que revue, éviter les pièges tout en déminant les bombes à retardement sociales, politiques, économiques, religieuses qui couvent ? En disant et en montrant le côté créatif et positif du continent sans en occulter les ombres. En contribuant à développer l’esprit critique qui, seul, peut faire avancer la société.
Dire et montrer est la raison d’exister de cette revue. Nos colonnes sont largement ouvertes à ceux qui utilisent leur savoir, leur expérience et leur engagement pour nourrir le débat qui construit les ponts : entre les sujets de notre histoire, entre des problématiques en apparence éloignées les unes des autres, entre des expériences pertinentes et inspirantes.
Dans ce numéro, différents aspects de la créativité africaine sont décrits. Le mbalax, une invention musicale sénégalaise devenue planétaire croise la mode réinventée par des stylistes « locaux », le ladoum, ce mouton exemplaire devenu objet d’engouement et de prestige voisine avec le TER sénégalais et les « tiak tiak », vecteurs de mobilité urbaine. La position de l’Afrique dans le monde abordée avec comme fond de scène la guerre russo- ukrainienne.
Une redécouverte, photos à l’appui, des Iles Carabane montre l’extrême richesse de nos écosystèmes. Deux articles d’experts indiquent comment donner à l’élève le goût d’apprendre. En rubrique Histoire, nous proposons la longue trajectoire du football sénégalais, des origines à nos jours.
Bonne lecture

