Le président Macky Sall vient de prendre les rênes de l’Union Africaine, dans un contexte où le continent est traversé par des crises multiples qui accentuent la vulnérabilité structurelle des États aux niveaux national et international.
En effet, l’Afrique continue d’être éprouvée par des situations conflictuelles et des difficultés de développement qui soulèvent des questions sur la capacité d’organisation politique et institutionnelle de nos sociétés, et surtout, sur la manière dont les acteurs et décideurs politiques conçoivent et représentent le progrès humain, social, économique et politique. Ainsi c’est à une réinterrogation de l’épistémè du savoir, du politique et du social que convoquent l’éternelle question de la dette, celle de la résurgence des coups d’État, celle de la persistance des violences liées à la territorialité, au multiculturalisme et à l’exercice et au contrôle du pouvoir politique.
Qu’a signifié et que signifie pour nous, en tant que collectivité humaine, le politique et le social ? Quelles sont les connaissances et les dispositifs des savoirs produits en Afrique à partir de ces significations, et de quelle manière celles-ci ont structuré et continuent de structurer notre coexistence et notre avenir commun ? Autant de questions que le présent africain donne à penser, et que le chef de l’État du Sénégal pourrait se réapproprier en examinant les possibilités de réponse susceptibles d’ouvrir la voie à l’instauration d’une Afrique capable, celle qui, s’appuyant sur les apports multiples de la recherche académique et du travail scientifique, répondra aux justes aspirations des peuples africains contribuera ainsi aux réflexions sur le devenir commun de notre humanité.
Passer à l’avenir
Il est vrai que relever tous les défis d’une Afrique capable ne sera pas une tâche facile à l’intérieur d’un mandat d’un an. Et il se pourrait que de nouvelles contraintes régionales et l’intensification de la lutte hégémonique entre les grandes puissances restreignent la marge demanœuvre du nouveau président. Toutefois, le passage du président Macky Sall à la tête de l’Union Africaine devrait être l’occasion d’impulser une dynamique de réflexion profonde sur les obstacles qui freinent l’émergence de cette Afrique capable ainsi que sur les ressources endogènes capables de préparer sa gestation.Car, malgré les maux qui fragilisent le continent, les populations africaines font preuve d’inventivité,
d’imagination, de résilience et de créativité. Il y a encore une réserve de sens, un potentiel intellectuel et des stratégies de pacification des cultures et des traditions que le président Macky Sall peut convoquer pour penser et opérationnaliser cette Afrique souhaitée. Ainsi, l’action propulsée par le président Macky Sall pourrait s’inscrire dans la longue durée en léguant à l’Afrique
une vision et des outils
pratiques pouvant générer des sociétés plus stables,justes et développées. Il s’agira de « passer à l’avenir » par une investigation critique des défis et des opportunités du présent.
Reconnecter le savoir et le politique
Pour ce faire, il nous semble que l’UA devrait se doter d’une approche transversale de l’Afrique et des contraintes qui pèsent sur son présent et mettent cause son avenir, donc une nouvelle modalité de lecture du continent qui mobilise le savoir acquis et les recherches en cours sur les problématiques aussi variées que la justice sociale, la démocratie, les transitions politiques, le rapport entre le militaire et le politique, la prévention, la gestion et la résolution des conflits, l’innovation technologique, la réforme des systèmes de santé et de l’éducation, l’insécurité, la lutte contre la pauvreté et le chômage. Il s’agira en effet de créer une passerelle, de renégocier les frontières entre l’Afrique des politiques et l’Afrique des savoirs, afin que les contributions académiques et scientifiques puissent accompagner et soutenir la construction de sociétés politiques stables, paisibles, autonomes et développées. Car ce dont souffre l’Afrique, c’est moins d’un manque d’inventivité que d’une difficulté pour les décideurs et acteurs politiques de se réapproprier les apports du savoir académique et de les mettre à contribution dans la définition des politiques publiques. Ainsi, le président Macky Sall pourrait favoriser une meilleure collaboration avec tout d’abord le milieu de la recherche et les décideurs politiques, et ensuite, entre les différents milieux de la recherche en Afrique. Pour satisfaire cet objectif, il est nécessaire de revoir la struc- ture et le mode de fonctionnement des Comités techniques spécialisés de l’Union africaine, surtout ceux qui portent sur le développement économique et sociale, l’éducation, la science, la justice et la paix. Non seulement, il ne faudrait pas les réduire à des fonctions administratives, mais plutôt les réorganiser de manière à leur confier des tâches liées à la prévention et à la prospective. Il ne suffira pas pour ces Comités de coordonner les actions des États. Ils doivent être le lieu d’élaboration d’une action panafricaine et des politiques destinées à l’incarner. C’est dans cette perspective que l’idée de créer un Comité composé à la fois de chercheurs spécialisés, des représentants de la société civile et les acteurs politiques serait à considérer. Par exemple, un Comité technique spécialisé chargé de la bonne gouvernance peut être mis en place en collaboration avec le Conseil de paix et de sécurité de l’Union. Et il se- rait aussi possible d’élargir le mandat du Fonds de la paix en intégrant la dimension de la bonne gouvernance. Cela permettrait de financer des recherches, la création de chaires de recherche et l’organisation d’ activités scientifiques de haut niveau sur les problématiques en lien avec la paix, le développement, la sécurité et la bonne gouvernance.De même, une meilleure articulation des passerelles entre les savants et les politiques pourrait prendre la forme d’une diplomatie scientifique panafricaine, qui consisterait à mobiliser et à réorganiser le milieu de la recherche en Afrique, l’objectif étant de favoriser et de maintenir une collaboration scientifique interafricaine permanente, mais qui trouvera aussi les modalités de son inscription dans le savoir produit au niveau international. Pour satisfaire un tel objectif, le président Macky Sall pourrait suggérer à ces collègues la création de « chaires multi/interdisciplinaires tournantes ». L’originalité de ces chaires serait la possibilité qu’elles puissent être accueillies dans différents pays de l’Union et qu’elles soient des espaces de production de connaissances nourries de différentes perspectives disciplinaires. Le mandat de cette chaire tournante consisterait ainsi à répondre aux préoccupations scientifiques, politiques, sociales et économiques qui travaillent le continent. Ce sera la chaire de recherche et de partenariat dédiée aux problématiques de l’Union et dont les résultats de recherches pourraient être présentés sous la forme de séminaire annuel que l’on pourrait appeler le Séminaire annuel de l’Union. Cette chaire sera la boîte à outils pour penser les défis du présent et oser prévoir l’avenir.

L’Afrique des nations scientifiques : la diplomatie scienti- fique de l’UA
Enfin, l’UA peut œuvrer à mise en place d’un Fonds de recherche panafricain en sciences, arts et cultures et un programme de mobilité des étudiants et des chercheurs à l’intérieur du continent. Il reste bien entendu à concevoir et à penser la mise en œuvre de ces différents volets. Mais la diplomatie de l’UA pourrait commencer déjà par une cartographie du milieu de la recherche, des structures et des équipes existantes. En ce qui concerne les questions urgentes telles que les transitions politiques, l’insécurité liée au terrorisme et aux différentes crises politiques, la mise en place d’un Comité interdisciplinaire et d’experts pourrait aider le président Macky Sall à élaborer une solution adaptée à chaque pays et à renforcer ainsi la diplomatie africaine. Il est urgent, qu’à travers l’Union Africaine
, nos responsables politiques oeuvrent davantage à favoriser le partage des savoirs sur l’Afrique et sur les modalités de son insertion dans la globalisation. Ainsi, le président Macky Sall pourrait être le porte-parole d’une véritable Afrique des nations scientifiques, techniques et numériques, où la collaboration entre les scientifiques et chercheurs d’Afrique permettrait de soutenir le développementd’institutions effectives, vectrices de savoirs scientifiques et techniques, de paix, de justice et de prospérité. Sans une Afrique des sciences, des techniques et du numérique, l’Afrique traînera encore. Sans des infrastructures de recherche de qualité, sans une formation académique qui assurera la relève scientifique, l’émergence du continent tardera.Le mandat du président Macky Sall coïncidant en partie avec « l’année internationale des sciences fondamentales au service du développement
durable » promulguée par les Nations unies, il est stratégique que L’Afrique participe aux activités prévues alors que les liens entre les Objectifs de Développement Durable etles sciences seront partout objets de débats et de mobilisation entre les scientifiques, les universitaires, les États, les partenaires économiques, industriels, sociaux, la jeunesse et le grand public. L’occasion peut être saisie par le président Macky Sall pour favoriser l’émergence d’une Afrique de scientifiques performants, interconnectés, réseautés, de chercheurs établis mais aussi de jeunes talents, c’est-à-dire de chercheurs de la relève pour booster l’innovation et la formation dans des domaines cruciaux de notre développement qui nécessitent une plus grande concertation intra africaine et une meilleure prise en charge.

