S’il y a bien un animal qui a dépassé le simple statut d’animal au Sénégal, c’est bien le ladoum. Autour de ce type de mouton, tout un univers s’est construit. Et la seule évocation du mot « ladoum » fait désormais penser « millions » …
C’est un coup dur et une énorme perte. Sur le réseau social Facebook, on s’attriste de la disparition d’un grand. Condoléances et réconforts consti- tuent le plus clair des messages en bas de la publication qui annonce la « mort » du champion de body-building qui a tant impressionné les fans de par la parfaite sculpture de sa silhouette. Les caractéris- tiques exceptionnelles de cet Arnold Schwargeneger manqueront le public. Public dont il a indélébilement marqué l’esprit, aussi.
«RIP», pour lui dire « dors » tranquillement, lit-on par ci. Par là, on exprime sa tristesse, prie pour que la baraka le précède dans sa tombe.
Dieu veillera sûrement sur ce que le champion aura laissé derrière lui. En tous cas, les prières supplient le Ciel dans ce sens. Condoléances à la sénégalaise, virtuellement, sur Facebook…Mais, qui aurait pu imaginer qu’il n’y a pas d’homme mort, qu’aucune femme, qu’au- cun sage et qu’aucun artiste n’ont quitté ce bas monde? Qui l’eut cru: seul un mouton, du nom de Jack- pot, a «disparu». Vu tout ce qui se dit sur le champion disparu, sûrement, c’est une abomination dans l’imagination des endeuillés que d’entendre dire : « ce n’était qu’un mouton ». En effet, ça n’a pas été qu’un mouton.
Ce fut un ladoum. Autant alors reconnaître qu’au Sénégal, le ladoum est un plus-que- mouton. C’est le plus-que-parfait mouton, qui draine mille et une passions. Des foules de passionnés. Dans l’imaginaire, se construit de plus en plus un archétype de mouton qu’humanisent graduelle- ment les soins qu’on lui porte. Pour preuve : des vétérinaires se sont spécialisés dans son traitement. El Hadj Fallou Thiam est de ceux-là.
« Je suis installé en clientèle rivée à Saint-Louis dans un cabinet de vétérinaire dénommé SEN URGENCE VETO », renseigne M. Thiam dont l’expertise dans le domaine du traitement des ladoums est connu de beaucoup. Et cela occasionne des déplacements, un peu partout dans le territoire national –« A l’inté- rieur de Saint-Louis, le déplacement revient à cinq-mille francs. Pour Dakar, je me déplace à partir de cent- mille francs »- et en dehors. Par la « baraka » du ladoum (c’est un type de mouton béni, croit-il) et pour la bonne réputation dont il jouit, le vétérinaire est appelé même hors du pays. En Gambie et en Mauritanie, il a été, et chacun des déplacements est facturé à trois-cent mille francs. Excessif ? Non, à l’en croire, puisque « ces bêtes sont très chers. On raisonne en termes de millions et pour sauver un animal qui se vend à coup de millions, on peut payer des centaines de mille, sans hésiter ».

Et, bien sûr, pour l’entretien
« médical » d’un mouton acheté avec des millions, qu’il est possible de vendre aussitôt avec plus de millions, on peut faire déplacer le « médecin », comme chez les hu- mains qui reçoivent des soins à do- micile.
Le ladoum, c’est d’abord une lignée. Dire, par exemple, que tel ladoum vient de la bergerie Galoya de Abou Kane et que c’est le sang de Magistrat ou Boy Sérère, participe à légitimer son prix, aussi exorbi- tant puisse-t-il sonner dans l’en- tendement de qui ne connait pas ce que le « sang » veut dire dans l’uni- vers du ladoum. Le nom, le sang et la lignée ne suffisent pourtant pas. Il faut aussi de la carrure. En plus du matériel génétique qui fait ache- ter l’espoir d’une photocopie des ca- ractéristiques à la reproduction, on vend une autre virtualité : la beau- té. Les passionnés s’arrachent les
« bombes ». Lignée et aspect vété- rinaire sont les principaux ingré- dients utilisés dans les laboratoires de la passion pour bâtir les cham- pions. El Hadj Fallou Thiam donne quelques détails relatifs à son do- maine de compétence, et dans un langage presque technique. « Rap- port masse-ossature. Si on a un gros poids, on est lourd, et on doit avoir une ossature solide et dure. Ce qui
fait le poids, ce sont les vitamines et les protéines. Ce qui fait la rigidité de l’ossature, ce sont les calciums ». On n’est pas très loin d’un procédé de bodybuilding. Comme quoi, le
ladoum et les imaginaires qui se construisent autour de lui, peuvent aller jusqu’à faire percevoir que l’humain projette en dehors de soi, sur un animal en l’occurrence, sa hantise de la silhouette parfaite.
Ladoum, une entreprise en chair et en os
Aussi, l’image d’un vieux qui a les mains sur le dos et que suivent docilement son (ses) mouton (s) existe sûrement encore dans plus d’une mémoire. Peut-être ce type de scène existe encore. Mais, ce qui est sûr, c’est qu’aujourd’hui, il y a un début d’inversement des rôles si la scène venait à être rejouée: le mou- ton mène le défilé, son propriétaire suit. Le ladoum n’est plus une propriété : c’est devenu une marque qui fait des noms. Il fallait être à l’esplanade du Grand Théâtre Na- tional Doudou Ndiaye Coumba Rose, ce 5 janvier 2022, pour mieux s’en convaincre. Parmi les cent personnalités choisies pour le dîner de gala au cours duquel sont décernés les Prix Ráñee (les prix de la recon- naissance), il y avait un certain Ciré Diakité. Le jeune homme ne doit son nom qu’à cette race de mouton dont la seule évocation du nom fait penser «millions». Oui, le ladoum a impacté sur l’imaginaire séné- galaise, encore : c’est le mouton de luxe, la race de mouton aux caractéristiques extraordinaires qui fait débourser des centaines de mille à toute personne qui voudrait s’en procurer, c’est le mouton-entre- prise. Et c’est parce qu’il est entrepreneur dans le domaine de l’élevage des ladoums que Ciré a reçu sa distinction. Le ladoum est une race de mouton qui conduit son propriétaire sous les projecteurs de la reconnaissance sociale. Il est d’ailleurs devenu un colocataire…qui prend de plus en plus d’espace dans les maisons. A l’unité 7 des Parcelles Assainies, la maison de Diakité fait aussi office de bergerie. C’est à se demander si ce n’est plus une bergerie qu’une maison familiale.
Du premier au troisième niveau de la maison, que des ladoums. Des centaines, dont l’entretien nécessite beaucoup de bras. Il en a quatre, deux jeunes hommes payés cent-mille francs le mois et qui s’activent dans l’alimentation, le lavage et l’entretien des bêtes de luxe de Ciré. Des bêtes qui peuvent être commercialisées jusqu’à une vingtaine de millions. Vingt- cinq, plus précisément, est le plus grand coup de M. Diakité. Est-ce étonnant, au vu de tout ce que le ladoum draine en argent, qu’on lui dédie une foire internationale, comme cette année, à Dakar ? On en est là, et ce produit made in Sénégal s’internationalise : Ciré à de la clientèle en Gambie, en Mauritanie, au Mali, au Burkina…
L’élevage de ces derniers est devenu une activité urbaine, et les bêtes de luxe ont des chambres. Littéralement, des chambres. Smart TV, canapés…certaines bergeries sont plus des salons que des enclos où se parquent des animaux. Bergeries, salons, mais aussi, banques. « Imaginez que parmi toutes les femelles qu’on a ici, dix mettent bas et que chaque mise- bas soit vendue à un million cinq- cents mille francs. Ça fait beaucoup d’argent, sans compter les ventes de femelles elles-mêmes et des mâles adultes. Donc, ce n’est pas faux de dire que nous avons des banques, et il ne faut pas alors badiner avec la sécurité ». C’est Khadim Diagne, un des jeunes à qui on a confié la gestion de la bergerie Kër Serigne Touba située à la SODIDA qui s’exprime ainsi. Il plaide pour qu’on leur autorise le port d’arme, pour parer à l’attaque des «dévaliseurs ». Les caméras dont sont équipés les lieux, malgré leur utilité, ne suffisent pas. Les propriétaires de nombre important de ladoums souffrent en effet de vol. Ciré Diakité, lui, en a fait les frais…

