L’Agence internationale de l’énergie et la Société financière internationale exhortent à une montée en puissance des investissements.
Il faudrait au moins tripler les investissements annuels dans les énergies propres au sein des économies » émergentes et en développement afin de faire face aux besoins croissants en énergie et de s’aligner sur les objectifs climatiques définis dans l’accord de Paris », plaident l’Agence internationale de l’énergie (AIE) et la Société financière internationale, filiale de la Banque mondiale dédiée au privé. Dans un rapport commun publié à l’orée du sommet pour un nouveau pacte financier mondial organisé à Paris ces 22 et 23 juin, les deux institutions estiment que les investissements devront pour l’ensemble de ces pays passer de 770 milliards de dollars en 2022 à au moins 2 800 milliards de dollars d’ici au début des années 2030.
Une très forte concentration des investissements
Sur ces 770 milliards de dollars investis chaque année dans les énergies propres des PEPD (pays émergents et en développement), plus des trois quarts des financements sont concentrés sur seulement trois pays : la Chine, largement en tête, puis l’Inde et le Brésil.
« La Chine a construit de nouvelles capacités photovoltaïques solaires à hauteur de 100 GW en 2022, ajoutant ainsi en seulement un an une capacité dix fois supérieure à celle de toutes les installations solaires photovoltaïques d’Afrique (11 GW) », souligne le rapport. Du coup, si on refait le calcul, en excluant la Chine, les investissements annuels devront être non pas multipliés par trois mais par six pour passer de 260 milliards de dollars investis à un montant compris entre 1 400 et 2 000 milliards de dollars.
L’Afrique subsaharienne, hors Afrique du Sud, ne capte que 2 % de ces investissements dans les énergies propres.
En rappelant que la moitié des Africains n’avaient pas accès à l’électricité, Fatih Birol, directeur exécutif de l’AIE, a donné un exemple saisissant : « Aux Pays-Bas, la production d’énergie solaire est équivalente à celle de l’Afrique subsaharienne. » Les investissements doivent financer en priorité des projets d’électrification propre, les infrastructures de réseau et l’efficacité énergétique.
Une Afrique encore contrastée
Les situations et donc les stratégies d’investissement diffèrent aussi beaucoup d’un pays à l’autre.
Ainsi, le Kenya arrive en tête des pays pour sa part d’énergies renouvelables dans son mix énergétique : 94 % ! Un résultat obtenu grâce à l’exploitation de la géothermie. En revanche, l’Afrique du Sud arrive en avant-dernière position avec seulement 5 % de son mix énergétique en énergies renouvelables en 2020. Cependant, en orientant 63 % de ses investissements dans l’énergie propre en 2021, le pays devrait tout de même progresser. Très fortement tributaire du charbon, l’Afrique du Sud a conclu un partenariat pour une transition énergétique juste (JETP) qui offre un nouveau modèle de soutien international aux efforts nationaux visant à développer les énergies renouvelables et à réduire la dépendance au charbon. Elle vient d’être rejointe par le Sénégal.
Pour les pays exportateurs d’hydrocarbures, comme le Nigeria, l’Angola, le Congo ou le Gabon, ils sont appelés à réduire leur dépendance vis-à-vis des revenus des hydrocarbures.
Enfin, d’autres, comme la République démocratique du Congo (RDC), ont tout à gagner d’un passage à des sources d’énergie propre car ils possèdent d’importantes réserves de métaux et de minéraux essentiels aux technologies de production des énergies renouvelables.
Des besoins importants, mais des financements entravés
Le contexte macroéconomique s’est dégradé avec l’enchaînement de la crise économique liée à la pandémie de Covid-19, puis à la guerre en Ukraine qui a provoqué une forte inflation des matières premières.
Tous ces facteurs ont concouru à l’augmentation de l’endettement et au renchérissement du service de la dette. « Malgré un potentiel d’énergies renouvelables élevé dans de nombreux cas, notamment en Afrique et dans certaines parties de l’Asie du Sud, l’investissement dans de nombreux pays à revenu faible et intermédiaire inférieur est entravé dans la pratique par des obstacles tels que des coûts de financement plus élevés, un endettement élevé des services publics d’électricité, l’absence de stratégies de déploiement d’énergie propre et les défis liés à l’acquisition de terres, aux infrastructures et à la solvabilité des acheteurs », détaille le rapport. Difficile dans ces conditions de lever des fonds pour financer des projets d’énergies propres aussi bien auprès du secteur privé, qui n’aime pas le risque, que de celui de fonds multilatéraux pour le climat, qui dissuadent les demandes avec des procédures très complexes.
Des pistes de solution
« L’augmentation des financements publics peut être utilisée plus efficacement en partenariat avec des capitaux du secteur privé afin de réduire les risques liés aux projets – un concept connu de manière générale sous le nom de blended finance, explique le rapport.
Pour les nouvelles technologies, comme le stockage sur batterie, l’éolien offshore, la désalinisation alimentée par des énergies renouvelables ou l’hydrogène à faibles émissions, qui n’ont pas encore atteint l’échelle nécessaire pour les rendre rentables, le rapport préconise un financement concessionnel, c’est-à-dire un prêt à des conditions financières très favorables accordées par les bailleurs de fonds. Ce type de financement est aussi nécessaire dans le cas de projets sur des marchés considérés comme à risque.
Parmi les autres pistes, le rapport met en avant le potentiel des émissions obligataires vertes (les green bonds), mais aussi les plateformes qui agrègent et titrisent de nombreux investissements susceptibles d’aider à surmonter la taille relativement petite des projets de transition énergétique et d’atteindre un niveau suffisant pour que les grands investisseurs institutionnels puissent s’engager.
Au-delà des solutions financières, le rapport souligne la nécessité de réformes politiques et de création d’un climat propice aux investissements dans ce secteur des énergies propres. « Les subventions aux combustibles fossiles, les longues procédures d’octroi de licences, l’absence de clarté quant aux droits d’utilisation des terres, les restrictions sur la propriété privée ou étrangère et les politiques de prix inappropriées créent des obstacles à l’investissement ou augmentent le coût des projets d’énergies propres. Lever ces obstacles aidera les économies émergentes et en développement à mieux profiter des opportunités de la nouvelle économie mondiale de l’énergie », commente le rapport.
La nécessité d’avoir des projets attractifs
Investir dans les énergies propres est une condition nécessaire non seulement pour lutter contre le changement climatique mais pour la réalisation d’autres objectifs de développement durable (ODD), comme la réduction de la pauvreté, la santé et l’éducation.
« La bataille contre le changement climatique sera gagnée dans les économies émergentes et en développement ; en effet, il y existe un fort potentiel pour les énergies propres, mais le niveau des investissements est bien inférieur à ce qu’il devrait être. Pour répondre aux besoins croissants en énergie et aux objectifs de réduction des émissions dans les économies émergentes et en développement, nous devons mobiliser des capitaux privés rapidement et à grande échelle et développer de toute urgence davantage de projets attractifs pour les investisseurs », a déclaré Makhtar Diop, directeur général de la Société financière internationale. « Ce rapport est un appel à l’action et offre une feuille de route claire sur ce qui est nécessaire pour atteindre à la fois les objectifs climatiques et énergétiques et les objectifs aussi bien en termes de climat que d’énergie », précise-t-il.

