Initiatrice depuis cinq ans du Pavillon africain en marge du Festival international du film de Cannes, Aminata Diop Johnson est aussi la directrice de l’Agence culturelle africaine (ACA). Dans cet entretien accordé à Le Point, elle est revenue notamment sur les défis de l’industrie cinématographique africaine et ses opportunités.
Améliorer les conditions de production du cinéma africain
Selon les résultats d’une étude récente réalisée par l’Unesco sur l’industrie cinématographique et audiovisuelle en Afrique, le secteur est en pleine mutation malgré des zones d’ombre et la prédominance de l’informel dans les différentes filières. L’Afrique apparaît comme le continent le moins équipé en matière de distribution cinématographique avec seulement un écran pour 787 402 personnes.
Cependant, l’industrie cinématographique africaine montre des signes de renaissance. Ces dernières années, tous les regards se sont tournés vers l’Afrique et nous voyons de grandes entreprises s’installer sur les marchés africains, avec l’émergence de modèles commerciaux de diffusion en continu et OTT, tels que Netflix, Showmax DsTV, pour n’en citer que quelques-uns. Les entreprises européennes et américaines investissent dans la production de films ou dans des écoles de cinéma, ainsi que dans des salles de cinéma. Les opérateurs de télécommunications déploient des centres de données, des infrastructures en nuage et des plateformes pour offrir du contenu vidéo à des millions d’Africains.
Les investissements africains sont-ils à la hauteur de l’enjeu ?
Les industries créatives n’ont pas encore montré leur véritable potentiel et seuls quelques investisseurs en sont conscients. C’est le cas d’Afreximbank, partenaire du Pavillon africain. En outre, cette nouvelle ruée vers l’or dans le domaine du streaming et du divertissement en Afrique ne semble profiter qu’à une poignée d’acteurs. L’accès au financement est le premier problème pour les cinéastes et les producteurs africains qui veulent faire émerger leurs histoires originales.
Les gouvernements locaux n’ont pas mis en place de systèmes de soutien solides pour la production cinématographique et seules quelques chaînes de télévision acquièrent du contenu africain à grande échelle. Les investisseurs se concentrent toujours sur les secteurs traditionnels, tels que l’argent sur les mobiles, la logistique, la technologie et les énergies renouvelables. Un lobbying positif doit absolument être mis en œuvre.
Qu’en est-il des coproductions interrégionales ?
Elles sont encore très rares et si elles existent, leurs films ne figurent toujours pas dans les sélections des festivals internationaux du film. Les acteurs et les techniciens qualifiés sont recherchés mais ils sont encore sous-payés et il existe peu de politiques transfrontalières pour protéger leurs droits. Les droits des films sont limités à certains territoires et appartiennent souvent des diffuseurs comme Canal+, ce qui n’œuvre pas toujours à permettre aux créateurs africains de se développer comme ils pourraient l’espérer.
Les réseaux de salles de cinéma sont encore en construction et diffusent principalement des superproductions, notamment américaines, ce qui rend l’exploitation d’un film africain dans les territoires africains – à l’exception du Nigeria – très hasardeuse. Et ces affirmations sont en deçà de la réalité. On estime que les secteurs du cinéma et de l’audiovisuel représentent 5 milliards de dollars de revenus en Afrique et emploient 5 millions de personnes. Selon un rapport sorti en 2021, le cinéma africain pourrait créer plus de 20 millions d’emplois et contribuer à hauteur de 20 milliards de dollars. C’est dire son potentiel…

