L’économiste et spécialiste du développement des chaînes de valeur revient sur le parcours économique de l’Afrique francophone qui a fêté ses 60 ans d’indépendance. Un bilan mitigé pour l’ancien employé de la Banque mondiale qui a répondu aux questions du journal Le Point.
Un bilan contrasté, vu la diversité des économies africaines. La situation d’ensemble s’est détériorée depuis quarante ans avec les programmes de stabilisation et d’ajustement structurel. La désindustrialisation est allée de pair avec l’arrêt des investissements publics dans les infrastructures, l’éducation, la formation, la recherche, les systèmes et structures de santé publique, etc. Mais, une économie étant une universalité de rationalités interdépendantes et en dynamique, elle change de direction et contourne les obstacles. C’est ainsi que l’économie informelle s’est partout développée, contribuant à réduire l’expansion de la pauvreté et à développer la solidarité sociale. Elle représente entre 70 et 90 % de l’économie selon les pays.
Les indicateurs officiels de croissance ne peuvent pas mesurer ses performances, et gouvernements et institutions multilatérales la combattent plus qu’ils ne la soutiennent. C’est pourquoi les économies africaines s’étouffent avec un phénomène de plafonnement des activités productives, sans accumulation de capital pour soutenir des changements de structures nécessaires pour bâtir les économies africaines sur leurs forces. Les populations survivent plus qu’elles ne se développent socialement. Le chômage touche même les diplômés, comme en Afrique du Sud, officiellement 2e économie du continent, où 54,5 % des jeunes sont sans emploi. Des bombes sociales à retardement dans un continent où l’âge médian est de 19,7 ans avec 1 milliard de jeunes de moins de 35 ans cette année.
La plupart des gouvernements africains n’ont plus de politiques économiques inspirées par les réalités du terrain. Ils dépendent des experts des institutions multilatérales qui leur dictent leurs conduites économiques et financières en contrepartie d’appuis budgétaires. Mais, les instruments conceptuels et d’analyse d’experts ne convenant pas au domaine de définition des économies africaines, les instruments d’intervention imposés aux gouvernements africains ne sont ni cohérents, ni pertinents, ni congruents. Comment peut-on déterminer le taux de croissance d’une économie en ne pouvant mesurer qu’entre 10 et 30 % de ses activités (le secteur formel) ?
Parce que c’est ce qui permet de mesurer les revenus des États, leur capacité de remboursement, donc d’endettement. On n’est donc plus dans le développement. C’est pourquoi les institutions multilatérales se sont systématiquement spécialisées dans l’administration des conséquences de la pauvreté. C’est ce qui explique qu’on puisse dire de quelqu’un de très bien payé dans une institution multilatérale de développement qu’il est un « économiste principal ou un spécialiste de la pauvreté ». Tenez, en 1960, c’était l’aide au développement, en 1970, l’assistance technique, en 1980, l’aide humanitaire, en 1990, la lutte contre la pauvreté, en 2000, la réduction de la pauvreté et, depuis 2010, la réduction de l’extrême pauvreté. À chaque décennie d’indépendance, son dégradé d’ambitions pour l’Afrique.
Ne vous fiez pas à ces taux de croissance de PIB qui ne veulent rien dire pour le quotidien des masses africaines. Avant la survenue du Covid-19, l’Afrique était structurellement en crise économique, avec de l’endettement intérieur et extérieur souvent insoutenable. Les nouveaux appels à l’annulation-restructuration de la dette en période de Covid-19 suivent les alertes de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international, qui ont mis les États africains en garde contre l’endettement insoutenable bien avant la survenue de la pandémie.
Le Point Afrique

