Dans son second roman, considéré comme un classique du genre, l’écrivain sénégalais mêle intrigue policière, critique sociale et politique.
Sorti de chez lui boire un verre dans un café où il a ses habitudes, un homme apprend la découverte macabre qui met son village en émoi : le corps sans vie d’une femme a été trouvé aux abords d’une plage, non loin de Dakar. Ramata, la victime, vieillie prématurément, était naguère encore une beauté sublime, formant avec son riche époux un couple au sommet de la hiérarchie sociale. Mais l’argent ne suffisait pas à faire son bonheur et derrière son apparence resplendissante, la jeune femme cachait le malheur d’une vie sans amour et d’un corps imperméable au plaisir. Jusqu’à la rencontre avec son ange noir… La police a été alertée, mais il se trouve que Gobi, un vieux pilier de bar néanmoins très observateur connaît d’ores et déjà le fin mot de l’histoire. Stimulé par une bouteille de vin et quelques cigarettes, à l’abri de la pluie froide qui s’est abattue à l’extérieur, il va tout raconter dans les moindres détails.
C’est ainsi que débute Ramata, le second roman de l’écrivain sénégalais Abasse Ndione. Récit dans le récit, construit comme un puzzle autant qu’un long flash-back, le témoignage de Gobi va en effet tenir lieu d’enquête, permettant la mise en place d’une immense série de personnages qui tous jouent, d’une manière ou d’une autre, un rôle dans le drame. Au côté du narrateur, on se met ainsi à suivre les tours, détours et rebondissements de l’intrigue. Et l’on se laisse d’autant plus surprendre que l’auteur joue également sur la forme donnée à sa fiction. Avec lui, le roman policier emprunte tour à tour au récit fantastique, au conte, au roman érotique, la rationalité le cédant souvent à l’étrangeté, voire à la magie.
Le polar permet également à l’écrivain de pointer du doigt certaines problématiques sociales telles que la corruption, l’excision, la maladie mentale, quand il ne s’en sert pas pour dénoncer bel et bien les turpitudes du monde politique, en évoquant nommément ses acteurs. On se délecte à suivre cette reconstitution, tant les péripéties s’enchaînent, donnant le sentiment d’un immense feuilleton. Pas étonnant qu’un tel livre ait donné lieu en 2011 à un film éponyme signé de l’acteur et réalisateur congolais Léandre-Alain Baker.
Impertinent et truculent
Né en 1948, longtemps infirmier à l’hôpital Le Dantec de Dakar, Abasse Ndione s’est révélé au public avec la parution de La Vie en spirale (Nouvelles Editions africaines du Sénégal, Dakar, 1984 et Gallimard, Paris, 1988), un premier roman impertinent et truculent qui mettait en scène une bande de joyeux drilles occupés essentiellement, du matin au soir, à se fournir puis à fumer de la drogue. Avec Ramata, l’auteur révèle sans en avoir l’air une réflexion sur sa société plus empreinte de gravité, même s’il joue aussi sur la cocasserie de nombreuses situations. Mais le plaisir d’écrire et de donner du plaisir à lire demeure clairement à ses yeux l’objectif central de son travail.
D’ailleurs le narrateur parvenu à la fin du récit de Gobi vérifie ses effets en ces termes : « Au cours de sa longue narration, pêle-mêle, tour à tour, j’ai été ému jusqu’aux larmes, j’ai été content, j’ai souri, j’ai frémi, je me suis exclamé “Ndeyssane !” pour exprimer ma pitié, j’ai énormément appris, j’ai bandé, j’ai été attendri, j’ai songé à Dieu, à son prophète Mamadou, paix et salut sur lui, j’ai été circonspect, j’ai applaudi des deux mains, je me suis posé des questions, j’ai tremblé, j’ai eu la nausée, j’ai ri aux éclats, j’ai eu le cœur serré, j’ai dit bravo, je me suis égayé, j’ai été attristé, je me suis révolté (…) Bref, pas un seul instant je n’ai eu à m’ennuyer. » Ecrire pour donner à rire autant qu’à lire en somme, et s’assurer toujours, grâce au clin d’œil du polar, que tout est bien qui finit mal.

