Dakar, roman(s) par Mohamed Mbougar Sarr
Je retrouve toujours Dakar comme on rejoint en cachette une sulfureuse maîtresse : gorgé d’envie et grisé par l’inquiétude. Désir de posséder et d’être possédé totalement ; crainte d’être découvert ou dénoncé ; certitude diffuse, en tout cas, que quelque chose va se passer, au moins à l’intérieur de soi ; quelque chose comme un frisson dont la nature est encore incertaine. Tel est l’effet que la capitale sénégalaise provoque en moi aujourd’hui. Avoir grandi loin d’elle me l’a d’abord fait trop adorer, puis mépriser à l’excès, avant de la noyer dans l’indifférence. Ensuite j’ai quitté le Sénégal et mûri ; Dakar aussi, dans mon regard. L’espace d’une plus juste rencontre s’est ouvert ; j’y rentre désormais volontiers. Depuis quelques années, ainsi, la ville n’exerce plus sur moi qu’une profonde et étrange fascination, celle que produisent, puisque toute fascination est double, sa beauté et sa laideur mêlées. Cette ville est un roman, ou attend de le devenir. Je me sens soudain comme tous ces personnages dont les arrivées ou les passages à Dakar constituaient, à une certaine époque, des topoï des romans négro-africains : qu’on songe seulement, entre autres, à Karim et Maïmouna, personnages éponymes des romans de Ousmane Socé et de Abdoulaye Sadji. Ils montent à la capitale et en attendent tout, comme les ambitieux de Balzac ou Maupassant le firent pour Paris. Et voilà que la ville les happe : moderne, vertigineuse, mécanique, rugissante, rutilante, éclatante, européanisée en somme, elle leur fait miroiter les honneurs de l’élévation symbolique et sociale, mais leur promet aussi, en ses replis, les dangers mortels de la chute ou de la perte.
Motif, classique là encore, de la ville ambivalente, paradisiaque et infernale ; ville-sirène dont le chant mélodieux peut se transformer, pour l’âme qui la suit imprudemment, en chant du cygne. Mais qu’on pense aussi, non plus à un personnage de fiction mais à un créateur, et non des moindres : Camus. Une brève escale à Dakar lors d’un voyage vers l’Amérique du sud, et le voilà qui salue, en « Africain », dans un langage propre à son temps et qui peut faire sourire aujourd’hui, « les grands nègres admirables de dignité et d’élégance, dans leurs longs boubous blancs, les négresses aux robes anciennes, de couleurs vives, l’odeur d’arachide et de crottin, la poussière et la chaleur ; […] je retrouve l’odeur de mon Afrique, odeur de misère et d’abandon, odeur vierge et forte aussi, dont je connais la séduction. » Là aussi, visage double d’une ville indigente et splendide.
Cette expérience de réalités gémellaires à l’intérieur du même corps urbain se retrouvent dans beaucoup d’œuvres ayant Dakar pour cadre -et à raison. Le roman l’a surtout décrite. à ce propos, les plus tendres évocations de la ville que j’aie pu lire me paraissent celles de Nafissatou Niang Diallo en son touchant De Tilène au Plateau. J’attribuerais les considérations les plus humoristiques, c’est-à-dire les plus graves sur Ndakaru à Abasse Ndione, quel que soit le texte, (Mbëkk mi excepté). Le grand Sembène, la fine Aminata Sow Fall et l’ironique Roger Dorsinville (lisez Gens de Dakar) se disputent la palme du plus fin analyste de la psychologie des dakarois, que pourrait bien finir par remporter à titre posthume la si belle et si regrettée Aminata Sophie Dièye, alias Ndèye Takhawalou alias Aminata Zaaria. Plus récemment, Pape Samba Kane a fait frémir et danser Dakar dans son Sabaru jinné. Nafissatou Dia en a délicatement sondé la dimension mystique dans La Maison des épices. Lisez Hamidou Samba Bâ et son Journal d’un pikinois indigné pour voir la banlieue.
Mais la littérature sur Dakar, disais-je, sert souvent à la peindre, à en donner une approche sensorielle, donc. Pour ma part, et de plus en plus, je cherche une approche sensuelle de la ville.
La différence me paraît simple : la première montre et représente (ce qui est déjà beaucoup, et pourrait suffire si…) ; la seconde transfigure et interprète. Soyons trivial et un brin provocateur : la description vous montre un sexe de femme sous toutes les coutures de son bombement ; la transfiguration l’ouvre, et vous y plonge jusqu’au cou. Dakar est un sexe de femme, ce sexe attend. Quoi ? Eh bien…
Trêve de badinage. La troublante séduction de l’ambiguïté dakaroise a produit quelques chefs-d’œuvre littéraires. Cependant -et cette considération est tout à fait subjective- il me semble que le texte qui transfigurerait totalement la ville, en donnerait une lecture singulière n’a pas encore été écrit. Ce que je perçois dans les rues de Dakar, cette énergie qui est proche d’une érotique, et que Malick Fall, pour Saint-Louis, a touchée du doigt et superbement rendue dans certains passages de La Plaie, cette énergie-là n’a pas encore été dite. Dakar, je crois, attend encore son écrivain, ou son roman : celui qui sera allé en son fond pour y arracher la vérité dernière, qui aura transformé sa boue en or et inversement, qui se sera confondu à son âme, ou y aura laissé la sienne. Si on vous demandait de nommer les écrivains du Caire, vous citeriez évidemment Mahfouz, ou Cossery. De Buenos Aires ? Voici Borges, Sabato, Roberto Arlt, Ocampo (les deux). Paris ? Ils sont légion à y prétendre. Saint-Pétersbourg ? Facile : Dostoïevski, Gogol, Pouchkine. Dakar ?

est passé par le Prytanée militaire de Saint-Louis avant de poursuivre en France des études littéraires. Il a publié trois romans: Terre ceinte (Présence Africaine, 2014, Prix Ahmadou Kourouma); Silence du choeur (Présence Africaine, 2017, Prix Littérature-monde du festival Etonnants voyageurs); De purs hommes (Philippe Rey/Jimsaan, 2018). Son quatrième roman, «La plus secrète mémoire des hommes» (Philippe Rey/Jimsaan) est vainqueur du prix Goncourt 2021
