En ce Dak’Art 2022, les artistes sénégalais et leurs convives ont été très ouverts à leur public cette année par et pour leurs expression artistiques. « Le constat est que le Directeur de la Biennale a été pour la première fois un Sénégalais. Il a eu des idées très bonnes et celle qui m’a marqué consiste à sortir l’art des arcanes traditionnels en favorisant ce contact avec le public », a fait constater le plasticien Daouda Ndiaye, encore enthousiaste sur la proposition appelée « Doxantu ».
Les artistes de « très bon niveau » ont été invités à faire des ouvrages sur la Corniche, dévoilés sur une sorte de promenade «artistique» au bord de l’océan et le simple promeneur a eu la chance d’être en contact avec l’art, de se poser des questions. Il n’est pas rare d’observer de simples promeneurs venir poser fièrement devant ces tableaux qui leur sont offerts tout au long de la corniche où les masques « anticovid » sont tombés. C’est le temps de souffler, de flâner, de respirer. Et la respiration suscite… l’inspiration.
Cette brise de liberté qui souffle sur cette partie la plus avancée d’Afrique sonne également comme une libération, en plein air, de la créativité artistique. Et Matar Ndour, un as de la photographie au volant de sa voiture, qui essaie de se sortir des embouteillages de ce juin pour rejoindre le Musée des civilisations noires où il expose ses œuvres au Pavillon Sénégal, sait qu’il y a eu un regain d’intérêt dans les compositions artistiques. « Le monde s’était arrêté, à un moment. Le monde s’est arrêté dans la douleur, le doute, dans la polémique médico-scientifique ; le monde s’est arrêté même dans notre manière d’être avec les autres, dans la cellule familiale, la rue, au-delà des frontières. Beaucoup d’espaces sont devenus des villes mortes à telle enseigne que les animaux se sont mis à prendre place, et même la végétation. Il y a eu un moment de frein », rappelle Massamba Mbaye commissaire du Pavillon Sénégal, indiquant que cette édition était une édition anniversaire qui devait se tenir en 2020. Le monde artistique s’est arrêté pendant… 4 ans. Mais en entrant dans ce Pavillon Sénégal, c’est un bouillonnement d’appréciations qui vous habite, une ébullition de créativités qui vous subjugue et vous emporte. Pour Matar qui vous fait visiter et admirer ses six (6) splendides tableaux « Ethnographies » vous entraînant en pleine vie culturelle de la Casamance, « la pensée, la création artistique n’a pas été pour autant interrompue.
Par les nouvelles technologies, il y a eu de nouvelles pistes de travail, de nouvelles approches. Alors, c’est bien que cette année on pousse l’art à aller vers les gens, créer des galeries à ciel ouvert en réponse à certaines personnes avant-gardistes. Il ne faut pas qu’elle soit seulement une affaire élitiste ». C’est dit. Mais alors, avec Massamba Mbaye à qui est confié de faire « raconter » cet espace, c’est au tour de Loositoo (en mandingue, cela signifie le fagot de bois) que le concept est formulé. « Loositoo, c’est le fagot de bois qui entretient la flamme et renouvelle le cycle de la vie », explique le commissaire Mbaye dans sa note. Et puisqu’il s’agit du Sénégal, « il faut quelque chose » qui lui soit représentatif. « Les éléments institutionnels de la représentation de la République du Sénégal sont le drapeau – un Peuple, un But, une Foi –, mais une commune volonté de vivre en commun. Ce sont ces éléments de référence que j’ai sondés », peint Massamba.
Cela renvoie au terme générique de cette biennale sur la forge (I Ndaffa) et la manière de réinventer ou de voir les choses. Lorsqu’on parle de Loositoo, « on parle d’espace commun, partagé, structuré autour de l’état de la nation, ou de l’Etat-nation ou de ce que l’on veut. Mais, on retient le principe de cette géographie partagée par les Sénégalais, pas seulement d’origine, mais toutes les personnes vivant au Sénégal et s’y sentant bien. Parce le concept n’est pas celui d’un enfermement mais d’ouverture à l’autre ».
Ainsi, voilà nos yeux ouverts face à tant de fourmillements et d’émerveillements expressifs en binômes comme en solo des artistes. On voit Daouda Ndiaye côtoyer Momar Seck dans un espace commun pour une installation mixte, dans laquelle l’écrivain et non moins professeur d’histoire Abderrahmane Ngaïndé – « un des esprits qui vient d’ailleurs et qui hante Dakar », visionne Massamba -, est invité à faire du « Samp », avec eux, en terre Léboue. Pendant que, dans une pérégrination accordée, Mbaye Babacar Diouf et Arebénor Bassène, eux, se paient « Cent et poussière, une incursion dans le Sine ». Kalidou Sy et Baba Sy, se cherchent dans leur même nom de famille et se posent la question sur leur « Filiation ? », au moment où « Paroles, Paroles » s’élèvent du panorama de « poules » de Soly Cissé. Issa Sow, sur un air de pharaonique, peut évoquer « Cheikh Anta Diop », en observant Landing Diémé et Sambou Diouf s’écrier « Sama Kal »… Alors, peut-on parler de tendances de l’art contemporain ?
Pour Massamba Mbaye, les tendances, « il faut les inscrire sur un temps beaucoup plus long ». Le commissaire du Pavillon Sénégal pense qu’il faut leur donner « du temps à s’affirmer, à s’affiner », à se faire percevoir par petite lumière. Parce qu’il y a « des œuvres de grande exubérance, expressionnistes, de grande énergie ouvertement montrée pas seulement sur la couleur, mais sur le plan de l’installation formelle, des accumulations etc. », et contrairement « en contraste, pas avec des artistes qui étaient sur des tendances minimalistes, mais sur des inclinaisons beaucoup plus sobres, plus fines, plus introspectives. Qui avaient des œuvres qui nous renvoyaient notre propre rapport au monde, mais demandaient le silence, exigeaient du temps un travail dans une quiète réflexion ». M. Mbaye s’aperçoit que ce grand contraste, on le retrouve dans l’exposition internationale, dans d’autres expos aussi. « C’est deux grandes formes qu’on ne peut pas appeler à proprement parler des tendances, mais de grandes formes d’expressions ».
Sur le plan formel, il y a eu des œuvres « qui ne sont pas seulement sur le détail, mais qui sont fait sur des éléments d’accumulation, de mise en situation pour provoquer un choc émotionnel. Il y a des œuvres qui sont beaucoup plus en silence mais qui n’appellent pas moins à de la contemplation, à du rapport à soi et à quelque chose ». Finalement avec « Loositoo » au Pavillon Sénégal, les artistes, « venus, chacun avec une énergie particulière », se sont démenés, ont joué les équilibristes… Artistiques.

