Le salon professionnel international qui développe l’industrie musicale africaine
«Je me suis donné comme mission de me servir de mon réseau et de mon expérience pour accompagner de jeunes talents afin de leur permettre de jouer dans des festivals à travers le monde et de trouver des labels», Doudou Sarr, créateur du DMX
Pourquoi avez-vous créé le DMX ? Pourquoi avoir choisi de créer ce salon professionnel de la musique ici à Dakar ? Quelles retombées pour Dakar ?
Dakar Music Expo, DMX est un salon professionnel comme il en existe dans tous les secteurs d’activités. Il s’agit de rencontres professionnelles entre différents acteurs du secteur de la musique qui leur permettent d’aller vers l’offre et la demande, et de discuter autour des défis, enjeux et perspectives du secteur de l’industrie musicale.
Le Midem à Cannes m’a beaucoup inspiré. La reine des salons professionnels aussi, celui qui se tient à Austin au Texas le SXSW, ainsi que le Womex (World Music Expo), avec lequel j’ai beaucoup travaillé. Ce dernier est itinérant et se tenait au Portugal cette année.
L’envie de créer le DMX m’est venue après avoir constaté le manque de représentativité et la baisse de fréquentation des salons professionnels par les africains, et plus globalement, de leur marginalisation. Ayant parcouru énormément de salons dans le monde entier, j’ai constaté que les Africains étaient de moins en moins représentés dans tous ces salons autant au niveau professionnel qu’au niveau des talents à présenter.
Cela est dû à différentes raisons : problèmes de visas, discrimination économique etc. Combien de mes collègues africains peuvent se permettre de dépenser environs 5000 euros par salons, multipliés par 20 salons par an, pour pouvoir se constituer un réseau et un nom ? Ce constat de la marginalisation des Africains m’a frustré d’où l’idée d’organiser un salon à Dakar. Le besoin d’un cadre de concertation pour le secteur se faisait également ressentir.
Ainsi, après 25 années de fréquentation de salons et le constat que certains pays africains avaient eu la même idée, notamment le Maroc avec Visa for Music, le Cap Vert plus proche de nous avec Atlantic Music Expo, mais également à la Réunion avec l’IOMMA, le MOSHITO en Afrique du sud, ou ACCESS qui se tiendra cette année en Tanzanie. La Côte d’Ivoire abrite le MASA , qui est multidisciplinaire car en plus de la musique il comprend aussi le théâtre, la danse etc..

Pour avoir exporté Youssou Ndour, Baba Maal, Ismaila Lo, Cheikh Lo, Orchestra Baobab parmi tant d’autres, Dakar représente quelque chose à l’échelle internationale et je trouvais dommage qu’une telle capitale n’ait pas un seul festival de musique digne de ce nom et pérenne.
Cet ensemble de raisons m’a poussé à prendre mon courage à deux mains et à mettre mes économies dans l’organisation d’un festival à Dakar…dont la première édition s’est déroulée juste avant le debut du Covid en 2020 ….
J’ai pensé que nous avions tous les atouts pour organiser un salon professionnel de la musique, à l’image de Cannes une ville agréable de conférences et de salons qui a tiré beaucoup de ses ressources de l’évènementiel. Nous avons à peu près les mêmes atouts à Dakar: une ville côtière, agréable avec un bon dispositif hôtelier et suffisamment de lieux pouvant abriter des évènements. Une ville qui bouillonne à l’image de la biennale d’art africain contemporain qui s’y est récemment tenue.
Dakar Music Expo reprend l’expression World Music Expo et Atlantic Music Expo.
La lettre X renvoie à Expo pour les rencontres professionnelles, mais aussi à exchange entre professionnels, résidences artistiques, échanges nord/sud et sud/sud.
Mais c’est le X pour export qui m’anime le plus parce qu’il y a toute une génération de jeunes talents qui a du mal à vendre sa musique en dehors du Sénégal alors que l’on retrouve des bureau export français, brésilien, italien etc dans tous les salons professionnels. Tous ces pays dits développés ont une antenne ou une agence qui se charge de l’exportation de leurs produits musicaux comme ils le font pour leur mais, leur cuir, et les autres produits : on exporte du français, du brésilien, de l’italien etc et la musique n’est pas en reste, Par exemple, le bureau export français est hyper dynamique pour accompagner l’exportation de talents français vers d’autres marchés, notamment les marchés américains, allemand, anglais. A force de subventions et de marketing il fait rayonner les talents français à l’étranger.
Je me suis donné comme mission de me servir de mon réseau et de mon expérience pour accompagner de jeunes talents et leur permettre de jouer dans des festivals un peu partout dans le monde et trouver des labels, des tourneurs des bookers…
Cette partie export est très importante pour moi et c’est pour cette raison que l’on organise des showcases le soir pour montrer les jeunes talents devant un parterre de professionnels, d’acheteurs, ou de directeurs artistiques de festivals. L’année dernière nous avons noté la présence d’une trentaine de festivals de renommée mondiale.
Qui rencontre-t-on au DMX ? Quel est le profil des professionnels ? D’où proviennent ils ?Quelles sont les principales thématiques abordées lors des conférences et master classes ?
Comme dans tous les salons, il y a des délégués internationaux et des délégués locaux qui sont tous les professionnels de la chaine de valeurs: agents, manager, producteur, artistes, spécialistes des droits d’auteurs, propriétaires de studio, maisons d’édition.
La thématique de cette année tournait autour de l’édition musicale, le nerf de la guerre. Nous avons invité Bruno Lyon, le plus grand éditeur indépendant de France, qui a fait une formation intensive pour 12 jeunes entrepreneurs culturels étant donné il n’existe pas de société d’édition musicale digne de ce nom en Afrique francophone.
Mon point fort, c’est que je dispose d’un excellent réseau au niveau des programmateurs étrangers qui recherchent des talents étrangers à programmer dans leurs festivals.
Nous avons par exemple invité la programmatrice de Summerstage Central Park, New York avec une de ses amies promotrice independante, le festival Jazz des 5 continents, Colours of Ostrava.. enfin, il y a eu de très bons festivals qui ont été représentés par leur directeur artistique ou par leur programmateur.
Cette présence est très importante parce que cela produit aussitôt, rapidement du résultat: ainsi, j’ai 3 artistes qui ont pu décrocher des tournées grâce aux directeurs et programmateurs présents. Ces derniers ont réalisé que c’est une très bonne chose de venir en Afrique pour découvrir les talents africains in situ. Ils ont également pu constater qu’il existe énormément de nouveaux talents à découvrir et que c’est d’autant plus intéressant que ces artistes ont été coachés et préparés en amont.
C’est une des vocations du DMX qui est aussi de préparer les artistes aux standards internationaux avec une bonne fiche technique et un EPK(Electronic Press Kit) qui répondent aux attentes des bookers et directeurs de festivals.
Les rencontres et débats se tiennent dans la journée et le soir nous passons en mode festival, avec des concerts ouverts au grand public. Pour l’ouverture, nous essayons toujours de faire jouer un jeune groupe ou des talents émergents, avec des talents confirmés afin qu’il y ait une transmission du savoir et que ces jeunes talents puissent côtoyer et voir ces grands talents.
A travers nos thématiques, nous abordons les sujets qui nous touchent et identifions des professionnels qui apportent leurs contributions et leurs réponses aux questions que l’on se pose.
La thématique « État des lieux et perspectives du marché » m’est très chère parce que l’on y passe en revue le marché et l’intérêt de tenir ce salon, c’est justement de pouvoir trouver des débouchés pour des agents, des booker, des manager. L’état des lieux est important car il permet de bien voir que la différence qui existe entre la perception que l’on a en Afrique de ce qui fait tourner certains groupes est très différente de la réalité.
Je pense que très concrètement, il est préférable de faire venir des professionnels du secteur qui disent : « si vous voulez tourner en France voici comment il faut s’y prendre, si vous voulez tourner en Italie voici ce qu’il faut faire, pour des concerts en Angleterre ou aux États-Unis, cela se passe ainsi, etc.
Une formation intensive sur l’édition musicale en format master class a été dispensée par des professionnels du secteur internationalement reconnus pour leur talent, leur réputation et leur expertise. Le thème d’une autre master class était le suivant: Exporter son projet musical, quelle stratégie, quelle direction artistique ?
Nous avons aussi formé les participants sur des aspects beaucoup plus techniques tels que les plateformes de streaming internationales, youtube, spotify, deezer, où sur la manière dont le secteur high tech peut venir en soutien à l’industrie.
Rajoutons que cette édition 2022 était la première à être bilingue. Parce ce que c’est l’anglais qui nous permet de pouvoir nous ouvrir sur le monde. Nous gardons cependant le focus sur l’espace francophone pour avoir une ouverture sur le marché francophone.
La question de la critique musicale et de l’approche des journalistes culturels au Sénégal a été abordée. Ceux-ci ne vont pas forcément dans les détails de l’analyse critique du produit musical.
Je signale qu’un certain nombre de professionnels africains ont été réseautés grâce au African Festival Network inclus dans le programme.
Cela me permet de me projeter sur l’édition prochaine ou nous comptons mettre l’accent sur la découvrabilité du contenu francophone dans un contexte d’hyper choix. En effet, nous sommes envahis par la déferlante nigériane et sud-africaine et si l’on n’y prend garde, la musique africaine risque d’être réduite à sa plus simple expression dans l’espace francophone, c’est à dire à l’afro beats. Il existe une véritable diversité musicale en Afrique, mais tout le monde est sur l’afro beat et le Nigéria est tellement puissant qu’il risque d’emporter tout sur son passage.
La musique est la première industrie culturelle et créative en Afrique, mais il existe peu de données à ce propos. Avez- vous quelques estimations globales sur le poids économique et le nombre d’emplois créés par l’industrie de la musique ?
En ce moment, l’Afrique ne perçoit que 2% des revenus générés de la musique et 1% des revenus issus de la collection des droits d’auteur dans le monde. Quand on pense à ce que cela représente en terme de créativité et à ce que l’Afrique produit en terme de musique, je trouve lamentable de ne bénéficier que de 2% des revenus alors que l’industrie pèse des milliards de dollars.
Quelles sont les politiques publiques et mécanismes mis en place pour accompagner le développement du secteur au Sénégal ?
Je ne maitrise pas tous les mécanismes et réglementations, mais je sais qu’un projet de loi visant à conférer un statut de travailleur intermittent aux artistes est en cours. Cela pourrait formaliser un peu le secteur et permettrait de disposer de statistiques fiables.
Si l’on souhaite avoir une industrie musicale, le plus gros chantier se situe au niveau de la collection des droits d’auteurs et redevances par la SODAV. Les produits comme la musique sont consommés tous les jours sans que les consommateurs ne se soucient des ayants droits. Cette notion de gratuité….Pourtant, il ne viendrait à personne l’idée d’aller chez un concessionnaire pour demander un voiture gratuite !!!
Mais pour qu’il puisse y avoir collection, il faudrait d’abord des gens disposés à payer ou qu’il y ait un système d’identification avec des détecteurs installés dans les bars et restaurants comme c’est le cas en Europe. Ces détecteurs transmettent des données et des statistiques à la société de collection afin que celle-ci puisse facturer correctement.
Quels sont les principaux défis pour organiser une chaine de valeur et créer une véritable industrie de la musique ?
Il y a beaucoup de freins au développement du secteur. Le cadre législatif doit être renforcé et l’application des lois en vigueur devrait se faire de manière plus cohérente. Je donne un exemple : un organisateur de spectacle est ponctionné à hauteur de 20% des projections de recette avant même d’avoir commencé et je trouve cela énorme.
Pour la chaine de valeur, il faudrait déjà procéder à l’identification de tous les acteurs, disposer de statistiques, savoir qui fait quoi, qui représente quoi etc. Il est nécessaire de clarifier l’écosystème, les différents acteurs et maillons de cette chaine de valeur.
Il y a un grand travail d’exploration de données à mener. Il s’agirait de procéder à des inventaires, de répertorier et de produire des statistiques. L’analyse des statistiques obtenues permettraient d’identifier les problèmes et d’essayer d’y apporter des solutions. Mais pour l’instant cela reste très informel.
En tant qu’expert de l’industrie musicale africaine, comment expliquez-vous le déploiement planétaire de l’afrobeat nigérianne ? Le même scénario est- il envisageable avec la musique sénégalaise ?
On dit toujours que ton meilleur marché est ton marché local. Il faut préciser qu’avec le nigérian afro beat, la force du marché local est telle que certains artistes n’ont même pas eu besoin de s’exporter ou de jouer dans le circuit occidental. Le Nigéria, mais aussi l’Afrique du Sud ont développé leur industrie musicale avec une consommation locale et ils ont créé leurs propres stars localement.
Développons d’abord notre marché sénégalais, ayons un marché local fort. Saviez-vous par exemple que les chanteurs de musique religieuse au Sénégal sont les plus grands percepteurs de redevance ? Orange leur reverse plus de redevances qu’aux chanteurs de mbalax et autres artistes parce que la source est entièrement locale. Le Sénégal est un pays avec des confréries et vous avez noté qu’ici chacun a une sonnerie avec des khassaides de Serigne Touba ou un poème de la confrérie tidjanya ou encore des chants layennes. Ces chanteurs ont compris qu’ils ont des droits et qu’il faut qu’ils les monétisent.
IL y a toute une réflexion à mener sur le développement de notre marché local. Des pays plus petits que le Sénégal ont bâti une industrie à partir de leur potentiel musical. En consommant localement et en ne téléchargeant pas gratuitement aussi souvent, l’on pour- rait bientôt avoir des artistes milliardaires locaux. Nous sommes environ 17 millions d’habitants au Sénégal, faites le calcul si l’on avait un million d’utilisateurs actifs avec une transaction à moins de 100 FCFA par utilisateur…
Donc il faudrait une campagne de communication à grande échelle et sur la longue durée ?
Absolument, une campagne de communication avec toutes les parties prenantes. Car il faut une certaine dose de fierté. Le message serait que l’on peut bâtir ce que le Nigéria ou l’Afrique du Sud ont bâti. Je considère que le consommer local ne se limite pas aux produits alimentaires ou esthétiques mais concerne aussi la musique. Mais ce débat n’est pas posé.
Vous avez été choisi comme samourai au Womex en 2008. Que représente cette distinction dans l’industrie musicale internationale et combien d’africains l’ont déjà reçue ?
Il s’agit plutôt d’une reconnaissance par rapport à ma contribution la world music du temps où je vivais à Londres et m’activais pour promouvoir la musique africaine.
J’avais fait une présentation à l’époque qui s’appelait « Introduc- tion à la world music pour un pu- blic très jeune ».
J’organisais des soirées dans des endroits huppés de Londres car je ne voulais pas les faire dans les ghettos de Londres. J’étais très branché musique électronique, et c’est l’époque où débutait la fusion entre de la musique électronique et le son africain.
J’ai sans doute été remarqué parce que j’étais un des seuls africains, de surcroit jeune au milieu de blancs de 50/60 ans qui composaient l’élite de la world music.
Comparé aux autres africains vivant en Afrique, j’avais la chance d’être professeur à Londres et de pouvoir me déplacer pour assister à des débats sur l’industrie musicale ,d’une capitale européenne à une autre pour la somme de 100 euros. Et en général j’y était invité, ce qui m’évitait d’avoir à payer l’adhésion qui coutaient 400 euros environ.
J’en donc reviens à mes propos du début sur les difficultés que rencontrent les africains pour se déplacer. Moi j’avais la possibilité de me déplacer facilement et c’est ainsi qu’au bout d’une dizaine d’année, je me suis fait remarquer.
Nous sommes les 3 seuls africains (une ghanéenne, un tanzanien et moi) à avoir été choisis comme samouraï depuis l’existence du Womex.
Quelle est votre plus grande ambition pour DMX dans le futur?
Faire du DMX le Midem africain : la rencontre annuelle à Dakar de tous les professionnels de l’industrie musicale, comme le FESPACO à Ouagadougou pour le cinéma. Je veux que Dakar Music Expo devienne un salon phare pour l’industrie de la musique africaine
DMX est le nom du salon qui est lui-même organisé par mon agence qui s’appelle African Ventures (aventures africaines), propriétaire de la marque DMX. Mon ambition est d’en faire une agence de gestion de talents artistiques digne d’une grande agence américaine parce ce que ce type d’agence n’existe toujours pas en Afrique.
Qu’est ce qui fait votre force ?
Je pense être très compétitif en ce qui concerne les circuits de distribution : par exemple je pourrais vous citer, dans mon sommeil, les endroits où se produisent les artistes africains à travers le monde.
Je suis l’agent et le manager de Youssou Ndour, ce qui me rend hyper compétitif car je suis le seul africain à pouvoir faire toutes les salles du monde, de l’Australie à Hollywood.
J’ai une cartographie de la distribution de la musique africaine qui manque à la plupart de mes collègues.
Mon parcours me permet d’être le seul agent africain francophone à avoir une vision aussi globale du marché : j’ai étudié en France puis vécu à Londres pendant 25 ans et j’ai assisté aux beaux jours de la world music, j’ai beaucoup travaillé avec la BBC, les labels, le Womad etc. Je comprends parfaitement l’industrie musicale dans ces 2 pays mais aussi celle de l’Allemagne. J’ai également fait beaucoup de tournées aux États-Unis.
Je suis bilingue et aussi bien connecté sur le réseau anglophone avec l’Afrique du Sud et l’Afrique de l’Est, un des membres fondateurs du réseau des agents et managers des ces régions.
Quels sont les thèmes et les dates du prochain DMX ?
Le DMX se tiendra la première semaine du mois de février, du 2 au 5 février 2023, sous le thème suivant : Le contenu francophone dans un monde d’hyper choix car s’il existe une multitude de choix, le marché est dominé par les anglophones. Nous allons aborder ces questions et nous interroger sur la démarche à entreprendre et les outils et technologie à adopter pour faire rayonner l’espace francophone.

