Doit-on interpréter une oeuvre d’art? Si oui avec quels outils? Qui a choisi ces outils d’interprétation? En fonction de quels critères? Existe-t-il des règles d’interprétation universelles? Un africain interprète t’il une oeuvre de la même manière qu’un asiatique, un occidental, un oriental?
J’ai abandonné l’idée d’interpréter un tableau, une sculpture, une installation ou toute autre oeuvre d’art, depuis que j’ai réalisé que m’interroger sur la technique utilisée par l’artiste, scruter la perspective, apprécier le choix des couleurs etc, ne me mettait pas de baume au coeur. Or il me semble que c’est ce baume au coeur qui est l’unique raison d’exister d’une oeuvre d’art.
Paraître savante dans la dissection d’une création est une affaire qui ne m’émeut guère. Parce qu’analyser une oeuvre singulière, issue de l’imaginaire et de l’inspiration de son créateur, est une démarche qui m’entrave, me raidit et paralyse mes sens.
L’artiste s’exprime et balance son oeuvre à l’aveuglette, sans aucune idée de l’accueil qu’elle recevra. Il lance un appel à nos sens. Lancinant. Assourdissant.
Comment dire ce qui habite l’artiste à l’instant où son oeuvre prend forme? Qui peut le dire? En réalité, personne. Et souvent lui même l’ignore.
Je n’interprète pas une oeuvre avec des outils ou méthode d’interprétation. Je la vis. Je la ressens.
Soit je la reçois « en pleine tronche »! C’est brutal, fulgurant!!! Cela commence simultanément par le regard qui s’ouvre, émerveillé et surpris et le coeur qui explose sous ce coup inattendu. Puis la main se pose sur la poitrine, comme pour contenir ce coeur qui s’emballe afin de l’empêcher de déborder.
C’est ce moment unique et immédiat où je perçois que l’œuvre m’appelle, me parle, m’enveloppe, me pénètre… je suis en elle mais elle est aussi en moi. Et elle se déploie. Je touche le tableau du regard, je mange ses couleurs, je respire ses contours, je palpe la sculpture, ma main ne pouvant résister à son arrondi, mon doigt impétueux ne pouvant s’empêcher de visiter ses angles. Je l’aime. Elle m’entête.
Soit dès le premier regard, l’on se repousse immédiatement. D’emblée, une distance incommensurable s’étend entre nous.
Je tends des bras imaginaires pour la garder éloignée de moi et même, m’en prémunir. Je ferme mes yeux intérieurs pour conjurer le travail de l’imagination surgissant en moi, force inéluctable. J’arrête de respirer et d’écou- ter pour éviter que, traitresse, l’oeuvre ne s’immisce, malgré tout, en moi. Je ne l’aime pas. Elle m’entête.
Mais très souvent, il ne se passe rien. Hélas. La création que j’ai en face de moi ne m’obsède pas, ne me hante pas d’une façon ou d’une autre et j’en suis vraiment désolée. Je ne ressens rien et je suis triste et embarrassée pour l’artiste qui a eu le courage d’exposer ses tripes au regard des autres. Je ne l’aime ni ne l’abhorre. Elle m’indiffère.
Cependant, lorsque les circonstances ou la politesse l’exigent, je me retrouve dans l’obligation d’user de la béquille que représente l’interprétation. Aucune émotion. De la technique. Et dans cet exercice, mes sens sont neutralisés, je suis paralysée, je me raidis. C’est l’ankylose.
Je me tourne vers mon voisin et je vois qu’il a reçu l’oeuvre « en pleine tronche ». Il l’aime. Elle l’entête…
Toute interprétation est subjective.

