Cet individu que l’on désigne généralement par « homo senegalensis » est un mélange de mille choses, qui draine en son sein beaucoup d’héritages, entre autres, islamique, chrétien et traditionnel. Et, cet ouvrage du professeur Abdoul Azize Kébé qui traite des « musulmans et chrétiens au Sénégal », sous-entendant la « cordialité sociale » et « l’influence dans l’éducation » est sans conteste « l’Histoire d’une relation positive » entre individus de religions différentes, fécondée par l’«Esprit constructif des guides religieux et politiques».
Cette histoire et cet esprit détaillés tout au long des sept (7) chapitres que compte l’essai suffisent d’appui pour affirmer : enfin, une production littéraire qui magnifie à sa juste valeur cette inestimable richesse sénégalaise qu’est la cohabitation paisible. C’est, d’ailleurs, à se demander si ce livre du professeur Kébé n’est pas à lui seul et l’argument et l’illustration du concept bien sénégalais de « Téranga » ! La préface, faite par le regretté Abbé Léon Diouf, qui alterne dans sa contribution références musulmanes et chrétiennes, est déjà une preuve allant dans ce sens. Léon que Azize désigne comme son frère : bonjour Téranga !
Abdoul Azize Kébé et Léon Diouf sont cependant les résultats d’un long processus : terre depuis longtemps musulmane, le Sénégal n’a pas eu de mal à accueillir ces frères chrétiens, « missionnaires en terre islamisée », eux aussi « Héritiers de la foi d’Abraham ». Et voilà que l’enseignant à l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD) de Dakar fait naitre sous sa plume simple l’expression de « laïcité inclusive ». La rencontre entre islam et christianisme n’a pas engendré de choc de civilisations, mais, plutôt, les belles étincelles de cette inclusive laïcité. Les uns font l’éloge des autres : l’Abbé Boilat magnifie l’accueil réservé aux missionnaires, tandis que les érudits de l’islam sénégalais (soufi et confrérique, tel que précisé par l’auteur) revivifent les liens qui unissent les deux religions. A cet effet, le très célèbre poème « fuzti » de Cheikh Ahmadou Bamba, composé pour la vierge Marie, est retranscrit en annexe (P. 128-130).
Bonjour Téranga, a-t-on envie de répéter. Ce, d’autant plus qu’on est tenté d’accoler l’épithète « totale », à cette laïcité inclusive, vu qu’elle prend aussi en compte les religions traditionnelles africaines.
Outre cela, l’ouvrage transpire l’honnêteté, par rapport à la relation des faits, tels qu’ils sont (son auteur serait-il journaliste en cachette ?). Car, il existe de sombres nuages qui planent dessus cette cordialité, et il fallait les évoquer. Des nuages qui ont même plus d’une fois menacé de déverser les averses de la discorde entre musulmans et chrétiens. Des risques que court la stabilité. La rigueur dans l’exposé (qui regorge de références, en plus d’être précis dans les points qui y sont développés) n’excluant pas l’exercice de style, le délégué général au Pèlerinage aux lieux saints de l’islam use d’images pour nommer le troisième cha- pitre. Alliant rigueur historique et nécessité pédagogique, le Professeur dessine ces « nuages et risques » qui viennent jeter un peu d’encre sombre sur la luminosité générale qui parcourt le texte. Ce manifeste en faveur de la paix, pourrait-on dire. On se remémore alors l’épisode sombre de 1986, à Tivaouane. « Un bain de sang scandaleux et inutile au sujet de la chapelle… » (P.15) qui a été transcendé par des hommes qui ont incarné la cohésion, l’inclusion et l’esprit véritable de la Téranga. Serigne Abdoul Aziz Sy Dabakh, Monseigneur Hyacinthe Thiandoum et le président Abdou Diouf ont permis d’éviter les gouffres.
Mais, ce que Mandela avait perçu en déclarant l’éducation plus puissante des armes pour changer le monde, l’intelligence sociale sénégalaise l’a compris. Et l’a appris de surcroit pour…garder inchangé le fondement de son monde. Preuve à l’appui : la suite du fluide exposé de Abdoul Azize Kébé montre que l’éducation sait dissiper les nuages. Elle sait écarter les risques. En filigrane, l’ouvrage paru aux éditions l’Harmattan Sénégal en 2020 montre que la socialisation au pays de la Téranga est un arbre séculaire à souche unique. En ce sens, les greffes islamique et chrétienne ne sauraient venir à bout de la souche, qui engendre le tronc qui, à son tour, porte les branches auxquelles s’accolent les rajouts. Unis dans la famille avant la religion, réu- nis dans la fraternité humaine après la vie. Telle semble la relation entre chrétiens et musulmans au Sénégal. « Semble » n’a d’ail- leurs pas sa place ici ! Telle est la nature de leurs relations, simplement. Cela se vérifie dans les familles où certains sont de cette confession, les autres, de l’autre. À tout étranger à cette réalité, et qui pourrait pen- ser que l’union fraternelle qui transcende le religieux et décrite ci-dessus n’est que grandiloquente théorie sociale, il sera opposé cette argument-illustration : « À Ziguinchor et à Fadiouth, les cimetières sont communs entre musulmans et chrétiens. Le fait le plus remarquable réside dans l’existence de la tombe d’un imam, Thierno DEME, dans les cimetières catholiques de Bel-air, à Dakar ». Sous l’angle d’analyse de M. Kébé, le trait religieux disparait lorsqu’il s’agit de l’humain. Sublime leçon du Professeur !
Les langues comme langage de l’universelEt tentons l’imprudence en disant ceci : ce livre ne se lit pas, mais, se propose de don- ner des raisons de croire. Voir et croire qu’il existe bel et bien une exception sénégalaise en matière de relations entre individus de confessions religieuses différentes. Ainsi, même au-delà des langues d’appropriation que sont le français (relié au christianisme et au colonialisme dans la perspective du livre) et l’arabe (défendu par le Sénégalais musulman du fait de l’aura religieuse qu’il lui fait revêtir, parce que langue du Coran), il demeure le langage de la cordialité. L’universalité dudit langage ne dispense cependant pas de la réflexion sur la langue.
Pourquoi donc fait-elle débattre ? L’idée selon laquelle elle est vectrice de civilisa- tion est répandue et bien vérifiable. Les cent trente-trois pages de Musulmans et chrétiens au Sénégal, prennent l’allure d’une véritable histoire des langues d’emprunt lorsqu’ils reviennent, à travers quelques passages, sur la rivalité entre ces deux véhicules de civilisation. Plutôt, leurs défenseurs des deux côtés. Et ce, depuis le 19e siècle avec d’une part l’administration coloniale et, d’autre part, ceux-là qui ont de tout temps baigné dans l’univers linguistique arabe. Le lecteur ne sera donc pas étonné, voyant les quatre derniers chapitres traversés par la question de la langue. En effet, « éducation et sécularisation », « colonisation et enseignement arabo-islamique », « enseignement catholique et enseignement laïc », même si elles n’en offrent pas l’évidence à coup d’œil, demeurent ces parties-là de l’ouvrage qui ont pour lien souterrain la langue. Pas étonnant, encore, que Monsieur Kébé participe au débat. Sa compétence en ces deux outils de communication à savoir le français et l’arabe, en plus de ses casquettes d’enseignant et d’intellectuel le légitiment à prendre part au débat. Amplement d’ailleurs. Et sa conviction est « qu’il y a de fortes chances que les jeunes générations et celles qui vont suivre soient mieux outillées et mieux préparées à la culture mondiale » par leur fréquentation de ces deux langues parlées à travers le monde. Autant dire que l’esprit de cet essai n’est pas « ceci ou cela » mais « ceci et cela ». Pourquoi pas « ceci dans cela », puisque l’idée du Sénégalais hybride qui s’en dégage suppose une l’imbrication et la synergie de plusieurs legs.
Somme toute, Abdoul Azize Kébé et son ouvrage montrent le chemin d’une identité multiple, différente des identités meurtrières dont parle Amin Maalouf. Les identités de M. Kébé sont « toutes contri- butives à l’émergence d’une citoyenneté socialement ancrée et tout autant ouverte à l’universel » (P.116). Une ouverture qui suppose le dépassement des passions gé- nérées par les débats autour du voile. Cette même ouverture qui refuse de cantonner la totalité de l’enseignement islamique entre le halal et le haram. De la lettre certes, renseigne cet ouvrage à celui qui l’aura parcouru. Cependant, qui n’est que transition vers l’Esprit, ce point où disparaît le frère musulman, la sœur chrétienne, où tout se fond pour laisser émerger l’humain. Dans toute sa dignité, avec toute la dignité qu’autrui doit lui reconnaître.
Musulmans et chrétiens au Sénégal, cordialité sociale et influence dans
l’éducation Harmattan Sénégal, Dakar 2021
