La restitution des œuvres d’art et totems spoliés est une composante centrale dans la remise sur pieds du continent africain. La loi du plus fort a, durant un large intervalle de temps, amputé le continent non seulement de ses hommes et de ses ressources naturelles, mais aussi des artefacts religieux et symboles de ses cultures ancestrales. Ces derniers ont, en traversant des frontières, été désacralisés, placés sous une lentille déformante et mutés en œuvres d’art. Il est temps de réparer ces torts, mais aussi d’aller de l’avant en ne restant pas figés dans le passé. L’adoption en décembre 2020 du projet de loi portant sur la restitution de 26 œuvres d’art provenant du sac d’Abomey au Bénin et du Sabre d’El Hadj Omar Tall au Sénégal constitue une avancée majeure, même si la chambre d’écho créée dans ce débat soulève toujours des questions
La nature unique du débat africain
La restitution des œuvres d’art est en réalité un sujet international : le Mexique réclame à l’Espagne ses artefacts, l’Inde aux États-Unis et à la Grande- Bretagne, la Chine à la France. Par exemple, en 1860, les troupes franco-anglaises ont pillé les trésors du Palais d’été à Pékin, similairement au sac du palais d’Abomey au Bénin. La Chine réclame continuellement les trésors emportés lors de ce pillage et exposés dans des musées, et il y a des mécènes chinois qui acquièrent eux-mêmes des œuvres sur le marché international de l’art pour les rendre à leur pays. De sorte que la restitution des œuvres d’art est un sujet universel, avec pour sous- jacent la domination et les prises de guerre, inscrites dans une époque et une façon de guerroyer et de triompher aujourd’hui révolues et inacceptables. C’est cela aussi l’Histoire complexe et sombre des hommes et du monde. Cependant, en Afrique, à cause de la traite négrière, de la colonisation et du racisme, un certain ressentiment général et surtout la pauvreté font que le débat prend radicalement une tout autre dimension. On devrait être capables d’en débattre sereinement, avec honnêteté et de façon systémique. Il faudrait illuminer le débat de la philosophie qui est derrière. Il ne s’agit pas de vouloir tout réclamer, ou tout restituer, cela n’aurait pas beaucoup de sens et constituerait une sorte d’usine à gaz. Il y a des réalités et complexités qu’on ne peut malheureusement pas minimiser (difficultés éventuelles à prouver la nature véritable de la spoliation, entente sur des prix de vente et d’achat, etc.), et il devient donc urgent de nuancer le débat, au lieu de circulairement le ramener à la souffrance infligée par l’ancien colonisateur, et à la repentance. L’important est surtout de restituer les œuvres “maîtresses” et significativement représentatives des cultures spoliées. Invariablement, il est tout simplement injuste que la jeunesse africaine, les héritiers de chefs traditionnels, et les scientifiques et historiens africains ne puissent pas profiter du patrimoine de leur propre continent et étudier le génie de leurs propres ancêtres. De plus, l’art est un droit, il doit donc également l’être en Afrique, et cela commence par le rapatriement d’œuvres volées et le repeuplement de la population d’œuvres d’art premier dont le continent a été vidé.
Ce que l’universalité de l’art doit signifier
Les États et musées européens doivent restituer des œuvres d’art spoliées et officiellement réclamées par les pays africains. Il est communément accepté qu’il y a des œuvres qui n’ont pas leur place dans des musées occidentaux. Suite à la parution du courageux rapport Sarr-Savoy, la balle est maintenant dans le camp des autorités africaines qui doivent maintenant établir et réclamer une liste d’œuvres d’art spoliées, et conduire leurs propres calendriers afin d’être prêts matériellement pour accueillir ces œuvres prestigieuses, pour ceux qui ne le seraient pas encore. Aujourd’hui, les deux parties (pro et contre restitutions) brandissent arguments et thèses, souvent sans nuances, pour obtenir gain de cause. Parmi les obstacles et justifications idéologiques, il y a le sujet de l’universalité de l’art qui est souvent posé sur la table. Il est vrai que l’art doit être universel. D’un côté, l’universalité est un argument avancé par des musées occidentaux pour éviter de restituer. L’embêtant avec cette doctrine unilatérale, c’est que l’art africain est considéré comme universel uniquement en dehors du continent. Or, l’universalité doit être, à terme, un concept géographiquement uniforme et fondamentalement neutre et il est inconcevable que les jeunes africains n’aient pas un accès, physique et non à travers des écrans ou des hologrammes, à leur patrimoine ancestral. D’un autre côté, africain ou diasporique cette fois-ci, on déclare que puisque l’art est ou doit être universel, il n’y a aucune raison pour que les œuvres ne reviennent pas massivement en Afrique pour y être exposées. C’est absolument vrai, mais l’analyse doit être plus étayée. En réalité, une universalité de l’art en Afrique est le résultat d’un chemin global. Ce n’est pas en rendant à des pays africains des objets que des esthètes et touristes japonais, australiens ou encore américains vont manifestement dévier leurs trajectoires de vacances et débarquer en Afrique pour visiter ses musées. Il faut la réunion d’un certain nombre de conditions institutionnelles, économiques, touristiques, environnementales (l’air qu’on doit respirer dans les villes doit être pur, par exemple) et culturelles pour que l’art soit vraiment universel dans le vrai sens du terme, et pour attirer visiteurs africains et internationaux, ainsi que les investisseurs, dont ceux culturels.

