C’est à l’ancien quartier de FASS dans la commune de Fass- Colobane- Gueule Tapée que la lutte sénégalaise doit son essor compliqué et son succès controversé d’aujourd’hui. Car c’est par Fass qu’elle aura fini depuis longtemps de faire le tour du globe cette image d’épinal de l’athlète noir drapé de ses multicolores pagnes tissés et déambulant au milieu des foules hystériques son corps en nage et tout comme sculpté dans l’ébène… C’est que le « Mbeur», cette véloce vedette des soirées de lutte sénégalaise que présente cette image en a conquis bien d’autres ; à la faveur d’une ferveur nouvelle pour la discipline. Mais encore et surtout, eu égard aux mutations que promoteurs, lutteurs eux-mêmes, sponsors et autres ont décidé d’imprimer à l’arène.
Résultat de tout cela : les stades de Dakar sont devenus les nouveaux temples de ces fraternelles joutes entre mastodontes du « spectacle total». Les arènes de lutte avec frappe sont devenues aussi le point de cristallisation d’un univers atypique et passionné où la notoriété et la hiérarchie de ceux qui en sont les princes se forgent à l’heure du crépuscule et aux moyens d’arguments les plus musclés. Les lutteurs d’aujourd’hui sont des membres toute l’écurie. Ils sont les icônes portés de tout un camp dont ils sont le porte-drapeau.
La lutte sénégalaise connue sous son nom de «lamb», c’est des mégas stars adulées comme, en son temps, l’enfant chéri de Fass, Moustapha Guéye (le «nouveau tigre de Fass») intrépide frère d’un ancien tigre du nom de Mbaye Guéye qui compte (avec ses illustres ainés tous issus de Fass, Mame Gorgui Ndiaye, Youssou Diene, Boy Naar Fall, Riche, Mbita Ndiaye) parmi ceux qui ont conféré à la lutte son aura du moment.
Mais le «Lamb» c’est encore et davantage la longue hégémonie que se disputent avec des fortunes diverses les provinces traditionnelles du Sénégal profond : le pays légendaire des sérères ( ethnie du poète-président Senghor) dont les figures emblématiques dans l’arène ont nom Manga II sacré «roi des arènes »,Maam Djeumbaan, le géant du Sine, Docteur Faye, Ibou Ndaffa qui sont autant de lieutenants à avoir encore des choses à faire valoir dans leur art. Les traditionnels rivaux des Sérères sont connus pour leurs séculaires succès et auréoles glanés au gré des pérégrinations victorieuses de leurs champions d’un temps ; ce sont les Waalo Waalo qui ont engendré des lutteurs de légende comme Djiby Diagne, Ousmane Ngom, Balla Gaye le puncheur et autres. Ce sont les Mandingues qui avec leurs cousins Peulhs du Fouladou (partie orientale de la région naturelle de la Casamance) ont paradé partout à l’image de ces figures mythiques des arènes et fils de ces terroirs que sont : Falaay Baldé, Double Less, Doussouba, etc. Tout ce beau monde ayant peu ou prou, habitait Fass, été membres de l’écurie pour certains qui partiront faire fortune ailleurs ou avaient Fass pour point de chute; même si l’adversaire de son soir de combat est un des champions de Fass.
Mais le «Lamb», du moins dans sa configuration actuelle de spectacle total alliant poésie, force physique et rythmes, c’est surtout le fait du groupe ethnique des Lébous qui peuplait à l’arrivée des Blancs sur nos côtes, les luxuriants recoins de la presqu’île du Cap-Vert où la capitale sénégalaise est aujourd’hui logée…
La lutte sénégalaise, c’est le pays Lébou pour beaucoup. Non seulement, il a intégré mieux que tout autre dans le «Lamb» le chant gymnique et la danse collective (les Bakk, la parade psalmodiée du lutteur la «Jin» les palpitantes chansons des griottes comme la diva Xaar Mbaye Majaaga ou encore le Ndawrabine chanson rituelle qui accompagne les périodes décisives), mais encore, il a vu naître d’illustres champions les «Mbër Waada» comme Abdourahmane Ndiaye Falang, Mame Gorgui Ndiaye et autres dont la capacité à créer le spectacle dans tous les sens, reste le gage de l’essor connu de nos jours par le «Lamb».
C’est que les Lébous pour des raisons propres à leurs trajet historique, ont su conserver à travers le «lamb » ce qui fait l’âme de nos sociétés ancestrales à propos desquelles Georges Balandier disait quelles sont caractérisées «pas seulement par les activités de travail qu’elles instaurent, mais aussi par le traitement qu’elles imposent au séculaire principe du jeu».

