La vision, la conception du travail théorisée et éprouvée par le mouridisme semble opérer un compromis entre le spirituel et le temporel; faire la jonction entre l’individu et sa communauté. Travailler pour mieux vivre sa foi, la vivre à travers le travail, s’élever par le labeur et donner un peu de soi et de ses ressources pour la communauté: c’est ce qui transpire de la posture et du discours des mourides rencontrés.
Outre le tohu-bohu qu’il partage avec bien des lieux de grande affluence, le marché Ocass de Touba vit à un rythme quelque peu singulier. Le zèle des vendeurs à la criée rivalise d’ardeur avec les notes de khassaïdes et autres chants religieux qui s’échappent des sonos. Clients comme commerçants, parfois sans se connaître, se saluent et répondent au nom de “ Dieuwrigne”, “Fall” ou “koubaakh”. Du labeur, de la ferveur et de la chaleur humaine à côté de celle ambiante.
Dans une cantine modeste, des articles de couture attendent preneurs. L’achalandage clairsemé laisse entrevoir le gris métallique de la boutique. Assis sur son tabouret, Moussa Mbaye distribue poignées de mains chaleureuses et sourires à profusion aux passants qui ralentissent devant son commerce. La clientèle, elle,
n’afflue pas pour le moment. « Les affaires marchent tout lentement mais on rend grâce à Dieu. Ma part dans le travail, c’est l’effort. Le gain appartient à Dieu et il le donne à qui il veut”, dit-il. Plus qu’une phrase dite du bout des lèvres, c’est surtout un parcours tracé autour d’une philosophie, une conception du travail bien ancrée dans la tête.
Après un passage à l’école coranique, Moussa a travaillé d’abord dans les champs avant d’être initié à la couture. “J’ai aussi fait le bana-bana (colporteur) dans les marchés hebdomadaires avant de m’installer ici”, ajoute-il du haut de ses 44 ans. Il considère qu’“en tant que disciple mouride et pur produit des daaras”, sa vie ne saurait être organisée qu’autour du travail et de l’adoration de Dieu. Ne rien faire est «indigne». “ l’Islam et le schéma tracé par le fondateur du mouridisme visent essentiellement à former l’homme, à lui inculquer des valeurs avant de s’intéresser à ce qu’il peut avoir ou apporter matériellement à ses proches et sa communauté. Le travail est une recommandation divine. «, conclut-il.
Quelques mètres plus loin, une boutique plus grande, un interlocuteur beaucoup plus jeune mais une vision quasi identique du travail. Derrière le comptoir, dans un lourd et ample boubou aux larges manches, Mohamed KANE s’active. Ses tâches: faire la reliure, renforcer et décorer les couvertures de livres religieux. “J’ai choisi ce métier
avant tout pour sa pureté mais aussi pour ce qu’il me permet de rapporter à la maison. J’aide aussi à l’accueil de la clientèle et à la vente des articles.”
Né en 2003, le jeune homme voit déjà plus loin que sa personne. «J’espère réussir et m’élever ici, avoir ma propre boutique et faire progressivement de la place à d’autres comme on l’a fait pour moi”, finit-il en promenant un doigt fin sur sa barbe naissante.
Cet élan pour la communauté est partagé par beaucoup de disciples mourides et, a comme symbole, les points de collectes “Touba ça Kanam”, visibles autour du marché. L’esprit qui sous-tend cette initiative nous est expliqué par Nar Diagne, un jeune chauffeur de “taxi”, garé entre les charrettes et les calèches.
“ Chaque mois nous donnons 1000 f CFA au moins. Cetargent est ensuite investi dans des projets pour le bien de la ville. Il peut s’agir de la construction d’hôpitaux, de l’assainissement ou même d’actions de solidarité envers les plus nécessiteux. Ceux qui le peuvent, donnent aussi l’adiya (don en arabe)”
« C’est aussi une forme de redistribution. C’est surtout plus de baraka et d’ouverture pour celui qui donne”, précise t-il en lançant un regard presque complice sur une photo de Serigne Abdou Karim Mbacké qui trône dans un coin de son pare-brise.
Le travail licite, l’approche participative et la prédisposition du mouride à servir sa communauté ont été théorisés et éprouvés dès les prémices du mouridisme. C’est ce qui ressort des explications de Abdou Khadre Mbacké Ba qui nous reçoit dans sa librairie (Majalis) sise à Nord-foire (Dakar). “Lors de la construction de la grande mosquée de Diourbel, Serigne Touba a demandé à chaque disciple de contribuer à hauteur de 140 francs et exigé que chacun n’apporte que ce qu’il a gagné à la sueur de son front. Il a ensuite exhorté les disciples à adopter ce modèle pour leurs projets futurs et à persévérer dans le travail pour préserver leur liberté et leur dignité”, rappelle-t- il.

Dans la participation pour le développement de la communauté, Abdou Khadre mentionne aussi l’adiya et en donne les conditions et la visée: “La réussite appartient en réalité au mouride véridique qui est au service du guide, lui porte un amour sincère et se dessaisit volontiers de ses biens pour lui. Cependant, avant de penser au adiya, le talibé doit d’abord payer ses dettes et donner le nécessaire pour ses parents et tous ceux qui sont sous sa responsabilité. Il faut aussi savoir que ce qui est donné est versé dans des projets de communauté ou utilisé pour soutenir les pauvres.”
Conscient que le monde du travail est sujet à des mutations, notre interlocuteur précise que “ le travail, malgré sa place centrale, doit être encadré par une quête préalable du savoir utile et de l’observation des règles de bonne conduite. Tout ce qui est illicite au sens de l’islam doit être évité”.

