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    Home»SOCIÉTÉ»“Serigne Touba disait que le travail est plus important que la réussite”, Dr Khadim Bamba Diagne
    SOCIÉTÉ

    “Serigne Touba disait que le travail est plus important que la réussite”, Dr Khadim Bamba Diagne

    Moussa SeckBy Moussa Seck21 juillet 2023Updated:21 juillet 2023Aucun commentaire8 Mins Read
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    Le docteur Khadim Bamba Diagne a “eu la chance de faire les deux mondes : celui des daara et celui de l’ école classique.”  De ce croisement entre le spirituel et le temporel, est née “La vision économique du mouridisme dans l’histoire de la pensée économique”: un regard scientifique que l’ économiste a posé sur les piliers, les valeurs prônées et incarnées par le fondateur du mouridisme. Ces valeurs, selon l’auteur, au-delà des aspects économiques et sociaux, constituent des leitmotivs pour tout disciple qui aspire à s’ élever aussi bien spirituellement que temporellement. Economiste de formation, le Dr Diagne est le directeur scientifique  du Laboratoire d’Analyse de Recherche Economique et Monétaire (LAREM).

     

    Vous êtes l’auteur de «  La vision économique du mouridisme dans l’histoire de la pensée économique  ». Comment se décline cette vision caractéristique du mouridisme ?

    Elle se décline en quatre piliers essentiels. Le premier, on l’appelle «al amal». Dès le bas âge, les mourides sont éduqués dans le “amal” qui est l’éducation spirituelle.  C’est aussi la formation. Il y avait donc l’enseignement mais il était aussi question  d’endurance. Un jeune talibé mouride peut aller là où il veut dans le monde, et s’adapte rapidement. J’ai eu la chance de faire les deux mondes: les daara et l’école classique. J’ai remarqué que mes amis d’enfance qui étaient dans les daara toute l’année étaient plus flexibles et résilients. Ils étaient formés à savoir vivre dans n’importe quelle situation et à s’adapter à n’importe quel contexte. Dans la communauté, les jeunes apprennent à être flexibles. Dans ce livre, j’ai donc  essayé de voir à travers les écrits et les actes posés par Cheikh, ce qui pouvait justifier cela. L’enseignement et la formation sont très importants. Moi, par exemple, je peux  parler comme un américain parce que j’ai vécu là- bas, mais si je me retrouve à Touba, je suis un mouride. Je peux faire abstraction de mes compétences et de mes diplômes et être un simple disciple mouride. Cette humilité là, on l’inculque aussi à travers «al amal». On nous apprend le Coran, on nous forme spirituellement et on nous appelle à l’endurance.

    “Serigne Touba, dans sa théorie disait que le travail était plus important que la réussite. Pour lui, la réussite est une conséquence alors que travailler est un acte de soumission”

    Le deuxième point fort dans la vision de Cheikh Ahmadou Bamba est “kasb-ul-halâl” ou “talab-ul-halâl” qui renvoie au travail licite. Serigne Touba, dans sa théorie disait que le travail était plus important que la réussite. D’après lui, la réussite est une conséquence alors que travailler est un acte de soumission. C’était même une forme de prière, un acte d’adoration.

    Le mouride peut être milliardaire et continuer à travailler. Ce n’est pas l’argent qui l’intéresse, mais le fait de travailler tous les jours. Ils ont sanctifié le travail. Le Cheikh recommandait donc fortement aux disciples de travailler mais seulement dans les conditions licites. Une fois que le mouride a été formé, éduqué, forgé dans l’endurance, il doit maintenant travailler dans un secteur licite.

    Au temps du Cheikh, les deux activités majeures étaient l’agri- culture et le commerce. C’est pourquoi il est utile d’actualiser la pensée du guide parce qu’il n’est pas dit que le disciple ne doit évoluer que dans ces secteurs. L’essentiel pour Cheikh Ahmadou Bamba n’était pas le métier mais sa licéité. Il faut interroger le contexte. Beaucoup de disciples étaient certes agriculteurs ou commerçants mais quand il a fallu construire la mosquée de Diourbel, ils sont venus à Dakar pour exercer tout type de travail qui pouvait leur permettre de gagner de l’argent. Ils ne pouvaient plus, après les trois mois de production agricole, attendre la prochaine saison pluvieuse pour travailler. Il y a eu des chauffeurs, des cuisiniers, des balayeurs etc.

    Il fallait impérativement travailler toute l’année pour construire la mosquée. C’est d’ailleurs dans ce contexte qu’est né Parc Lambaye, qui est le premier marché secondaire en Afrique. On permettait à celui qui n’utilisait plus un bien de le dépose là-bas et celui qui en a besoin va l’acheter. C’est ce que l’on appelle un marché secondaire. Ce sont les mourides qui l’ont créé à Dakar. Cela confirme la capacité d’adaptation évoquée plus haut.

    Le troisième pilier est appelé “ khidmat” et c’est l’une des plus belles choses qu’un homme pouvait mettre en place dans un monde aussi complexe où les biens sont inégalement répartis. Le khidmat c’est rendre service à sa communauté, c’est se soumettre à Dieu en passant par ses créatures. Pour Serigne Touba, il fallait mettre en place un système où ceux qui gagnent bien leur vie aident ceux qui ont peu. Dans sa maison par exemple, ceux qui enseignaient le Coran étaient

    nourris par ceux qui travaillaient dans les champs. Cela permettait aux premiers de ne pas se soucier de la dépense quotidienne et aux seconds d’avoir la certitude que  l’on éduquait bien leurs enfants. Cela justifiait aussi le fait que la communauté commence à faire des projets et infrastructures d’utilité publique. L’exemple le plus éloquent en la matière, a été donné par Serigne Saliou avec Khelcom.

    Ce que Khelcom produit en termes de ressources, Serigne Saliou l’utilisait pour nourrir tous les daara de Touba, payer les factures d’électricité des mosquées et prendre en charge d’autres dépenses de la communauté.

    Il avait une grande puissance financière mais sa préoccupation était de voir comment faire pour soulager les populations les plus vulnérables avec ces ressources. Aujourd’hui, Serigne Mountakha fait partie des personnes les plus puissantes du pays mais ce qui l’intéresse, c’est aider la communauté. C’est cela, pour moi, qui constitue la pierre angulaire de la communauté mouride. A chaque fois que l’on fait quelque chose, on se demande quel est le bénéfice, en tire la communauté qui, en fait, est au dessus de l’individu.

    Peut-on inclure le don pieux communément appelé “adiya” parmi les actes qui matérialisent cette démarche, cet élan en direction de la  communauté ?

    Oui ! Les Canadiens disent qu’ils l’ont créée. Ils l’appellent le crowdfunding. Mais en 1917, quand le Cheikh a décidé de construire la mosquée de Diourbel, il a appelé tous les grands cheikhs pour leur demander une contribution volontaire de 29 ngourds (environ : 150.000f CFA). Ils disaient aux cheikhs :

    « Je peux construire la mosquée tout seul mais je veux vous apprendre comment mettre en place un mécanisme pour financer toutes vos infrastructures demain si je ne suis pas là. Et si vous cotisez pour construire vos infrastructures, vous allez garder votre dignité, votre indépendance et votre liberté”.

    La mosquée a été achevée en 1924. A la mort du Cheikh, les disciples ont construit, avec la même stratégie, le chemin  de fer Diourbel -Touba. La mosquée Massalikoul Djinane et aujourd’hui l’université de Touba sont construits avec la même stratégie. La communauté mouride a une économie sociale et solidaire. On ne reconnaît ni le riche, ni le pauvre. Ce que je donne au marabout comme adiya, il ne l’utilise pas pour s’enrichir, il le prend pour aider les nécessiteux dans la communauté. Le régulateur, c’est le marabout. Beaucoup ne peuvent pas comprendre pourquoi les gens donnent des adiya. On sait que ce n’est pas pour le marabout. Des gens dans le besoin viennent voir le marabout pour poser leurs problèmes, d’autres lui envoient les enfants qu’ils ne peuvent plus nourrir. Il lui faut donc une puissance financière et ce sont les talibés qui gagnent bien leur vie qui l’aident pour cela.

    Le quatrième pilier de la vision mouride c’est la “himma” que j’ai appelée “ volonté créatrice” dans mon livre. Cheikh Ahmadou Bamba, dans sa mission, éduquait ses disciples dans la religion et le travail. La himma, c’est aussi  la détermination. Quand les mourides veulent faire quelque chose, quand ils se fixent un objectif, ils s’en donnent pleinement les moyens pour atteindre leur objectif. Cela s’est vérifié pendant la Covid-19.

    Au-delà de l’aspect économique, qu’est-ce qui, selon vous, résume la philosophie mouride ?

    Le travail! Le travail! Le Cheikh a tellement écrit, il a tout théorisé et il éduquait par l’exemple. Il avait une pensée active. Tout ce qu’il demandait aux disciples, il le faisait avant. La pierre angulaire, c’est l’action, le travail. Et voila tout ce qu’on a réalisé  ! Il y a par exemple l’hôpital Matlaboul Fawzayni de Touba et Touba Ca Kanam qui nous permet de nous mobiliser, de cotiser chaque mois pour la communauté. C’est cela la vision. Tout le monde donne et on est certain qu’il n’y aura pas de détournement. On est convaincu que celui qui encaisse l’argent est plus disciple que nous et va respecter les règles du Cheikh. Tout le monde peut voir les états financiers de Touba Ca Kanam. Il n’y a ni frais de gestion ni salaire. Le mouride met son condisciple au dessus de sa personne. Il est prêt à mourir pour lui et c’est extraordinaire.

     

    #Mouridisme #Sénégal #Travail
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    Moussa Seck

    Moussa Seck est un jeune écrivain sénégalais né il y a 26 ans à Rufisque. Il a fréquenté la Faculté des Lettres et Sciences humaines (lettres modernes) pendant deux années à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar avant de s’essayer à un autre type d’écriture, une autre manière de lire et de décrire les faits. En effet, depuis trois ans, il suit une formation en journalisme. Il en est à la dernière, au Centre d’Études des Sciences et Techniques de l’Information (Cesti).

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