Entre «soft power» et banquet de l’universel
Le Sénégal est connu pour la place qu’il accorde à l’art en général et à l’art contemporain sénégalais en particulier.
Quand on dit « le centre culturel », tout le monde complète machinalement dans sa tête : « français ». Par habitude. Beau succès du soft power de l’Hexagone. Pourtant, le ‘‘CCF’’, de ses initiales et de son acronyme populaire, est devenu ‘‘l’Institut français’’ depuis de nombreuses années, consacrant la fusion entre les centres culturels français (Saint-Louis et Dakar) et les Alliances françaises (Dakar, Saint-Louis, Ziguinchor, Kaolack et Banjul) qui eux, dépendaient de la délégation générale de l’Alliance française au Sénégal et en Gambie. Si Dakar et Saint-Louis ont désormais un institut français, subsistent tout de même les deux Alliances françaises de Kaolack et Ziguinchor, sous leur enseigne propre. Le CCF de Dakar, selon le tempérament et l’entregent de ses directeurs successifs, a souvent pu se comporter en ministère sénégalais de la Culture bis. Où prospéraient notamment les cultures urbaines (le rap sénégalais des origines, le graffiti, …), mais aussi les arts phagocytés par la dictature de la musique mbalakh : photographie, art contemporain, cinéma, danse contemporaine, concerts de musiques africaines… C’est par exemple grâce à leur apparition inaugurale sur une compilation enregistrée par le Centre Culturel Français de Dakar et la Revue Noire, intitulée « Dakar 92 », que le groupe de rap Positive Black Soul sera repéré par le rappeur français d’origine tchadienne Mc Solaar qui proposera à ses membres de faire la première par- tie de sa tournée africaine. Le CCF reste aujourd’hui le repaire (le re- père ?) d’artistes de ces arts jadis marginaux : photographes d’art, cinéastes, peintres, affectionnent d’y traîner leurs guêtres. C’est ainsi que l’inclassable ‘‘Joe Ouakam’’ Issa Samb, qui fit de sa vie une per- formance artistique perpétuelle, avait son couvert attitré au restau- rant du CCF, jusqu’à sa disparition en avril 2017. L’Institut français a sacrifié sa belle bibliothèque jadis très fournie, devenue médiathèque. Toutefois, son théâtre de verdure accueille, chaque année, quelques-uns des plus beaux concerts de l’agenda culturel dakarois : Wasis Diop, Bonga, Inna Moja, …
Il y a plus de deux décennies, l’auteur de ces lignes était directeur de la petite Alliance française de Saint-Louis, avec pour périmètre d’action tout ce qu’on appelait encore la région du Fleuve. A cette position, j’ai pu me rendre compte de l’impact de ce véhicule culturel dans une petite ville, mais surtout dans les villages aux alentours et jusqu’à Matam, où nous convoyions des malles de livres en prêts pour les lycées et collèges ; dans les écoles où nous organisions des diffusions de films tirés d’œuvres littéraires au programme scolaire (dont l’adultère « Madame Bovary », qui faisait crier au scandale le prêtre toubab à vélo, bénévole, qui nous accompagnait auprès des potaches) ; pour les cours de langue française ; avec l’accueil de troupes théâtrales scolaires ; par l’organisation de « championnats d’orthographe » (la fameuse dictée), dotés d’un billet d’avion pour la France comme premier prix pour les catégories senior et junior.
Les autres pays ont depuis longtemps suivi le mouvement. Il y a l’Institut Sénégalo- Britannique (British Senegalese Institute), inauguré à Dakar en novembre 1968 en présence de la reine d’Angleterre Elisabeth II, et le British Council, promus par les enfants d’Albion. Leurs cours d’anglais sont courus et le British Institute est aussi agrée par le ministère sénégalais des Affaires étrangères, pour ce qui est de la traduction ex- clusive de documents officiels. Si le British Institute reste sénégalais et désormais uniquement consacré aux cours de langue, le British Council est un outil de la diplomatie culturelle anglaise. Le British Council a, actuellement, quatre programmes consacrés aux arts et à la culture : « Culture Connects », « Spotlights on Culture », « Creative Economy » et « Arts Responds to Global Challenges ». « Culture Connects » répond au besoin que les échanges artistiques et culturels entre le Royaume-Uni et les autres pays du monde soient promus ; « Spotlights on Culture » exploite les atouts culturels du Royaume-Uni pour en représenter la diversité culturelle et la créativité à des événements artistiques de haut niveau ; « Creative Economy » analyse les écosystèmes créatifs et met en lumière les tendances et domaines de convergence et de différence entre les économies créatives autour du monde; « Arts Responds to Global Challenges » s’appuie sur le potentiel des arts et de la culture à transformer les attitudes pour des sociétés plus égalitaires et la protection et la promotion de l’expression culturelle, de la diversité et du patrimoine en péril.
L’Espagne a son Institut Cervantès en face de la porte du COUD (œuvres universitaires) de l’UCAD, dans les locaux dits Camp Jeremy. En plus de l’enseignement classique de la langue, ici l’espagnol, ils déroulent un programme de promotion culturelle et d’échanges artistiques entre le Sénégal et la péninsule ibérique. Les Allemands ne sont pas en reste, avec le Goethe Institut, qui s’est longtemps situé à quelques jets de pierre, toujours au Point E, plus précisément près de la piscine olympique, dans des locaux très conviviaux dont la façade en vitre donnait directement sur la rue. Les Teutons culturels sont maintenant dans un immeuble de la Place OMVS. Au Goethe, le slam a droit de cité, de même que les formations en management culturel.
L’Institut culturel italien de Dakar a été inauguré en janvier 2020, à Fann Résidence, rue Gontran Damas. Il dépend de la Section Culturelle de l’Ambassade d’Italie. On peut y apprendre l’italien mais aussi participer à des évènements culturels, assister à des projections de films, emprunter des livres à la bibliothèque et déguster un café expresso italien. Plus étonnant, la République islamique d’Iran a un centre culturel, sis à Sacré-Cœur. En mars 2022, l’Iran exprimait le souhait d’organiser une Semaine culturelle sénégalaise dans son pays, à l’occasion du 50ème anniversaire des relations diplomatiques entre les deux nations. La culture est ce qui maintient le monde dans la jeunesse ? Le plus « jeune » des centres culturels étrangers dans la patrie de Lat Dior est celui de la Turquie. C’est aussi en 2022, en fin février de cette année, que le centre culturel du pays du Président Erdogan a ouvert, également dans le quartier de Fann. Fondé en 2009 à Ankara, l’Institut Yunus Emre, comme s’appelle le centre turc, a une vocation internationale, et souhaite vulgariser davantage sa langue, son patrimoine culturel et artistique au Sénégal. Présent dans 54 pays, avec 75 instituts dans le monde, celui du Sénégal occupe la 9ème place en Afrique après ceux de l’Egypte, du Maroc, du Soudan, de l’Afrique du Sud, la Somalie, la Tunisie, le Rwanda et le Nigeria. Yunus Emre (1240 – 1321), qui lui donne son nom, est un poète turc qui vécut pendant l’époque seldjoukide et ottomane. Il est assez cocasse que les centres culturels d’Iran et de Turquie cohabitent à Fann, alors même que les deux pays se regardent en chiens de faïence, au plan géopolitique, dans une rivalité stratégique continue. Ce miracle, seule la culture peut le rendre possible.

