Rendez-vous incontournable des Industries Culturelles et Créatives (ICC), la biennale d’art contemporain constitue un événement majeur de l’agenda national, continental et même mondial. Après que la sinistrose pandémique eut raison de l’édition 2020, ce millésime lancé en grande pompe est un heureux présage pour ce secteur économique, meurtri par une crise mondiale qui tarde à se laisser conjuguer au passé.
Les industries culturelles et créatives constituent un objet aux contours nébuleux : englobant aussi bien l’artisanat traditionnel que la réalité virtuelle, la gastronomie que l’édition, le matériel que l’immatériel; flirtant fréquemment avec des champs annexes à l’instar des télécoms, de l’éducation ou encore du tourisme et où formel et informel sont fortement imbriqués (au Sénégal les estimations, certes variables, portent jusqu’à 73% la part de ce dernier). Chiffrer le préjudice réel est donc malaisé. À titre de comparaison tout de même, l’UNESCO estime que lors de la crise financière de 2008-2009 le secteur connut une croissance en progression au plan mondial de l’ordre de 14%. Or, pour l’année 2020, des pertes sont à déplorer estimées entre 20% et 40% des revenus d’activité selon les pays. La chute de Valeur Ajoutée Brute est quant à elle estimée globalement à 750 milliards de dollars.
La menace bien réelle de voir s’effondrer ce pan de l’économie n’a pourtant guère généré d’inquiétude chez le plus grand nombre.
Au Sénégal pas plus qu’ailleurs. C’est dire comme l’apport des ICC est encore mésestimé, jugé accessoire. Au grand désarroi des artistes et professionnels concernés qui, au Sénégal pas moins qu’ailleurs, surent s’organiser et développer au plus fort de la crise des solutions innovantes adaptées à d’innombrables contraintes. Nouveaux formats. Nouvelles conditions d’accueil. Nouveaux espaces. Nouveaux calendriers… Le secteur a fait montre d’une souplesse et d’une créativité exemplaires. La scène dakaroise a démontré, si besoin était encore, son dynamisme qui rayonne du design à la musique, du cinéma à la littérature, de la mode à l’art contemporain : marchés qu’on tend hélas hâtivement à négliger, considérés comme marginaux. Ce qu’aura sans doute voulu démentir l’Union Africaine en faisant de la culture — et non de la pandémie — le thème général de ses discussions pour l’année 2021. Comme pour prendre ou imposer une revanche.
C’est que les ICC sont en réalité un enjeu majeur de compétitivité et d’attractivité. Et leur potentiel de développement est à son comble dans des économies émergentes où la propagation de la vague numérique est en cours. Le défi technique est certes colossal, doublé de lourdes contraintes territoriales, mais l’outil digital pourrait ainsi réussir là où les supports et équipements physiques traditionnels avaient échoué. Or, si les initiatives privées fleurissent et se professionnalisent, trouvent leurs financements — notamment via les guichets de coopération internationale bien connus des opérateurs sur le terrain — la formation et les infrastructures demeurent rares et, de ce fait, difficiles d’accès pour le plus grand nombre. Une part importante des revenus générés par ces œuvres de l’esprit échappe, de plus, à l’économie locale. Car nombre de créations sont exploitées depuis l’extérieur où leur potentiel lucratif est parfois (souvent) mieux valorisé. Où il est donc aussi partiellement capté. Inversement, les opérateurs internationaux développent leurs stratégies d’implantation sur le continent : Youtube, Disney, Canal+ ou encore Netflix. Ainsi d’une richesse, en l’absence d’un marché local suffisamment solide et structuré, naît un manque à gagner. Mais il y a hélas pire…
Car au-delà de l’enjeu proprement économique, les industries culturelles et créatives représentent un outil d’influence majeur. Le président Senghor lui-même en fit le pari, dès 1966, en créant le Festival Mondial des Arts Nègres. Soutenir leur plein épanouissement, aujourd’hui comme alors, n’est pas un vain effort. C’est un investissement raisonnable à encourager avec conviction, ce que rappelle d’ailleurs le Plan Sénégal Émergent. Démocratiser localement le savoir, diffuser sa culture vers l’extérieur, travailler à sa notoriété et sa popularité, faire rayonner sa ou ses langues, ses valeurs, ses aspirations et ceux qui les font vivre, s’approprier le narratif, imposer la légitimité de ses points de vue : voilà aussi, surtout, ce que permet une politique culturelle bien conduite. En surcroît de la valeur directement quantifiable qu’elles produisent, toute la richesse matérielle et immatérielle issue des ICC concourt à cette nécessaire affirmation d’une identité, existante et en devenir. Un soft power crucial, dans un monde de plus en plus multipolaire où les hégémonies d’hier vacillent et s’entrechoquent.

