Dans son esprit, les galeries peuvent être assimilées à des usines. Dans son entendement, la culture est une industrie. Depuis trois décennies, elle se consacre à la culture. Et depuis toujours, elle a foi en l’initiative privée dans le domaine des industries culturelles. Binta Cissé…
Il est treize heures à Colobane. Treize-heures à Colobane et le rond-point est plus que fidèle à cet aspect d’endroit embouteillé qu’on lui connaît. L’ambiance est des plus chaotiques. Les larmes du soleil pénètrent les chairs tandis que les cris sans larmes d’un enfant tonnent…pour se noyer dans les klaxons des voitures. Elles se disputent la voie avec les passants. C’est une voiture de police, un bus, une autre en partance vers la Guinée. C’est une autre de type de taxi, sur la couleur jaune de laquelle le propriétaire se déclare l’homme d’une «Mbayang», une autre de type camion qui transporte du sable. C’est une autre, dite Ndiaga Ndiaye et une autre dite «TATA». Le rondpoint est leur Mecque, elles le contournent, cherchent le salut: salut, c’est-à- dire dire, s’extirper de l’embouteillage. Le policier à côté, lui, est obligé d’y rester. Il régule. Lui, a toujours son masque sur le nez. Monsieur l’agent n’est pas loin des cantines de fortune qui caractérisent Colobane. Le marché offre un espace de commerce à tout un chacun: du marchand ambulant à celui qui prend le trottoir comme marché en passant par ceux qui exposent maillots, sandales, balais et vaisselle…tout y est. En n’oubliant pas le vendeur de café, le parc où se vend du bois, l’installation électrique rudimentaire qui surplombe le tout…tout y est.
«Un beau bordel», s’écrie un visiteur. Visiteur, parce qu’on est en centre-ville, à la galerie VEMA, qui accueille la duplication plus que réaliste du marché de Colobane, par l’artiste Fally Sène Sow. Et VEMA, c’est le travail de trois décennies, d’une sénégalaise qui a l’amour de l’art dans l’âme. Binta Cissé est son nom. « Maman des frustrés », comme surnom ? Elle accepte, et l’explique. « C’est de la première biennale qu’est née ma galerie. Il y avait une sélection officielle d’une part et, d’autre part d’autres artistes qui, non sélectionnés, étaient mécontents. Et quand j’ai vu cela, j’ai transformé ma propre maison en galerie. J’y ai organisé le premier Off, qui a été bien apprécié d’ailleurs ». Une telle explication suffirait sûrement pour démontrer que Mme. Cissé est semblable à ce rond-point de Colobane autour duquel mille et une brides s’entassent pour écrire une histoire. Celle des initiatives personnelles qui font les industries culturelles et créatives.
L’espace VEMA (Valorisation, Echange du Mobilier Africain) est certes dite galerie. Seulement, la dame à la chevelure qui tire vers le gris mais qui n’en demeure pas moins jeune de par son allure parle d’usine VEMA. Ce, « parce que c’est trente ans de maturité et d’expérience. C’est trente ans d’art sénégalais, africain, international. Et c’est un héritage qu’on a envie d’inscrire plus longtemps dans la durée, afin qu’il serve de repère à la nouvelle génération qui est en train de monter ». L’usine-VEMA n’a cependant pas attendu des flots d’argent pour instaurer ses premières machines. Après son coup réussi consistant à offrir un lieu d’expression aux non officiellement sélectionnés de la première biennale, Binta Cissé se voit intégrée dans le comité scientifique de la deuxième. L’occasion, pour elle en cette année 1996, de présenter un projet qu’elle murissait
: un salon du design africain, pour extirper de l’ombre des talents du continent dans ce domaine, et qui demeuraient méconnus du grand public. « J’ai ainsi fait part au co- mité de mon projet de design et on l’a intégré. C’est de là que je suis devenue un partenaire de la bien- nale, du fait qu’on y a intégré mon projet de design ».
« La culture est à la base du développement économique »
« On ne peut pas raconter l’histoire de l’art au Sénégal sans la nommer », dit d’elle l’homme qui partage sa vie depuis maintenant quarante-deux ans. Sa Walo Cissé soutient qu’ « elle est à la genèse de tout ». M. Cissé revient, lui aussi, sur les initiatives de son épouse allant dans le sens de l’entreprenariat culturel. Retour vers la fin des années 80, du temps où elle avait mis sur pied un restau- rant culturel, « où des débats très avantageux sur la culture et l’art se faisaient ». Chemin faisant, ainsi que rappelé par le mari par ailleurs artiste et architecte, « elle a commencé à vendre l’art et les grands peintres sénégalais que sont Ibou Diouf, Souley Keita, Amadou Sow, Amadou Diallo… ». Des décennies après et malgré le pinceau du temps qui trace ses rides sur son visage, Binta Cissé garde vif son vœu. « Je suis pour que l’Afrique consomme l’Afrique, je suis pour que l’Afrique consomme sa culture», scande-t-elle. Et ses trente ans de combat et d’entreprenariat culturels n’ont pas été vains. Par un sourire teint de satisfaction, elle déclare : « je vois qu’on commence à comprendre. Quand j’en parlais, on ne me comprenait pas forcément. Mais trente ans après, quand je vois cette nouvelle génération, décomplexée, qui s’habille en africain, qui achète et vend son histoire et sa culture, je me dis que j’ai réussi ». Quand elle en parlait… en ces temps où, rappelle-t-elle, il n’y avait que des occidentaux pour visiter les expositions.
Dans sa galerie située au niveau de l’embarcadère de Dakar, la « maman des frustrés » savoure le moment de la biennale, en rêvant qu’un jour, les artistes n’auront pas besoin de descendre sur Dakar. Binta Cissé pense qu’elle peut être décentralisée. L’objectif n’est pas encore atteint, mais ce n’est pas pour autant que les machines doivent ralentir le rythme. D’ailleurs, l’entrepreneure demande aux privés d’y injecter du sang neuf. Au lieu d’ajouter du béton au béton qui grise déjà trop la mine des villes. Dakar en premier ! De l’immobilier à l’investissement dans le secteur de la culture, le pas doit être franchi. « Il faut commencer à payer pour qu’on fasse des montres, des lunettes, des assiettes, du textile. Car, c’est ça qui va créer de l’emploi et qui pourra nous emmener loin ». Mme. Cissé a agi avant de tendre les bras aux autres. « Moi-même j’ai créé des assiettes, c’est une industrie culturelle. Mais, je suis obligée de les faire à Lisbone, et pas chez moi. Ça coute alors excessivement cher et c’est difficile de les vendre. Pourtant, c’est une vraie industrie ». Du côté de l’Etat aussi, elle trouve que « l’absence d’écoles d’architecture, de musées contemporains, de théâtres dans le vrai sens du terme est quelque chose de bien déplorable ».
La dame est élancée. Tel un vent, elle se pavane dans son usine. Elle nourrit aussi des ambitions à la hauteur de sa
taille. Pour le développement des industries culturelles, l’entrepreneure préconise la consommation, au quotidien, des produits pensés, designés et réalisés localement. Ainsi, « à travers cela, on reconvertit la culture en industrie et on fera des pays africains des terres créatrices d’emplois et de richesses ». C’est possible, et les illustrations existent. Elle en cite celui de Hollywood. « C’est le cinéma qui fait Hollywood, et ce depuis combien d’années ? Cela veut tout dire ! Toutes les ri- chesses qu’il y a sont des dérivés de l’industrie culturelle, puisqu’il y a des métiers dedans. La culture est à la base du développement économique, si on n’a pas compris ça, on n’ira nulle part ». Compréhension et action. Pour son mari, « madame Cissé est la première à parler d’industrie culturelle, parce qu’en 1984, elle a créé un savon au thiouraye, des huiles au thiouraye, alors qu’on n’en parlait même pas ». La native du Plateau avait ainsi bâti une micro-industrie autour du Thiouraye, cet encens culturellement admis comme ingrédient de charme de la femme sénégalaise. Elle l’a rendu industrielle, en travaillant dessus avec un chimiste marseillais. Avec brevet, bien sûr… Pour l’heure, les visiteurs continuent de contempler « Le chaos de Colobane » que Fally Sow Sène expose dans la galerie-usine de Binta Cissé. Cette dernière, point de rencontre de plusieurs faisceaux de l’histoire des initiatives privées en matière d’entreprenariat culturel, est sans doute le rond-point de Colobane en chair et en os. Elle revient sur sa réussite, au sens vraie du terme. « J’ai réussi, parce que ma réussite n’est pas que richesse. Ma réussite c’est l’histoire culturelle que je veux laisser à mon pays. C’est l’histoire culturelle qui m’intéresse ». Oui !,
« partir un jour en me disant que j’ai laissé cet édifice. Et j’espère que cet édifice sera pérenne, qu’il sera monté en étages par la nouvelle génération ».

